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:Ce sont les lapins qui ont t tonns !... Depuis si longtemps qu'ils voyaient la porte du moulin ferme, les murs et la plate-forme envahis par les herbes, ils avaient fini par croire que la race des meuniers tait teinte, et, trouvant la place bonne, ils en avaient fait quelque chose comme un quartier gnral, un centre d'oprations stratgiques : le moulin de Jemmapes des lapins... La nuit de mon arrive, il y en avait bien, sans mentir, une vingtaine assis en rond sur la plate-forme, en train de se chauffer les pattes  un rayon de lune... Le temps d'entr'ouvrir une lucarne, frrt ! voil le bivouac en droute, et tous ces petits derrires blancs qui dtalent, la queue en l'air, dans le fourr. J'espre bien qu'ils reviendront.
:Quelqu'un de trs tonn aussi, en me voyant, c'est le locataire du premier, un vieux hibou sinistre,  tte de penseur, qui habite le moulin depuis plus de vingt ans. Je l'ai trouv dans la chambre du haut, immobile et droit sur l'arbre de couche, au milieu des pltras, des tuiles tombes. Il m'a regard un moment avec son oeil rond ; puis, tout effar de ne pas me reconnatre, il s'est mis  faire : Hou ! hou ! et  secouer pniblement ses ailes grises de poussire ;--  ces diables de penseurs ! a ne se brosse jamais... N'importe ! tel qu'il est, avec ses yeux clignotants et sa mine renfrogne, ce locataire silencieux me plat encore mieux qu'un autre, et je me suis empress de lui renouveler son bail. Il garde comme dans le pass tout le haut du moulin avec une entre par le toit ; moi je me rserve la pice du bas, une petite pice blanchie  la chaux, basse et vote comme un rfectoire de couvent.
:Et maintenant, comment voulez-vous que je le regrette, votre Paris bruyant et noir ? Je suis si bien dans mon moulin ! C'est si bien le coin que je cherchais, un petit coin parfum et chaud,  mille lieues des journaux, des fiacres, du brouillard !... Et que de jolies choses autour de moi ! Il y a  peine huit jours que je suis install, j'ai dj la tte bourre d'impressions et de souvenirs... Tenez ! pas plus tard qu'hier soir, j'ai assist  la rentre des troupeaux dans un mas (une ferme) qui est au bas de la cte, et je vous jure que je ne donnerais pas ce spectacle pour toutes les premires que vous avez eues  Paris cette semaine. Jugez plutt.
:Maintenant ils sont  Eyguires, maintenant au Paradou. Puis, tout  coup, vers le soir, un grand cri : Les voil ! et l-bas, au lointain, nous voyons le troupeau s'avancer dans une gloire de poussire. Toute la route semble marcher avec lui... Les vieux bliers viennent d'abord, la corne en avant, l'air sauvage ; derrire eux le gros des moutons, les mres un peu lasses, leurs nourrissons dans les pattes ;--  les mules  pompons rouges portant dans des paniers les agnelets d'un jour qu'elles bercent en marchant ; puis les chiens tout suants, avec des langues jusqu' terre, et deux grands coquins de bergers draps dans des manteaux de cadis roux qui leur tombent sur les talons comme des chapes.
:Mais le plus touchant encore, ce sont les chiens, ces braves chiens de berger, tout affairs aprs leurs btes et ne voyant qu'elles dans le mas. Le chien de garde a beau les appeler du fond de sa niche : le seau du puits, tout plein d'eau frache, a beau leur faire signe : ils ne veulent rien voir, rien entendre, avant que le btail soit rentr, le gros loquet pouss sur la petite porte  claire-voie, et les bergers attabls dans la salle basse. Alors seulement ils consentent  gagner le chenil, et l, tout en lapant leur cuelle de soupe, ils racontent  leurs camarades de la ferme ce qu'ils ont fait l-haut dans la montagne, un pays noir o il y a des loups et de grandes digitales de pourpre pleines de rose jusqu'au bord.
:Tous ces gens-l se connaissaient entre eux et parlaient tout haut de leurs affaires, trs librement. Le Camarguais racontait qu'il venait de Nmes, mand par le juge d'instruction pour un coup de fourche donn  un berger. On a le sang vif en Camargue... Et  Beaucaire donc ! Est-ce que nos deux Beaucairois ne voulaient pas s'gorger  propos de la Sainte Vierge ? Il parat que le boulanger tait d'une paroisse depuis longtemps voue  la madone, celle que les Provenaux appellent la  bonne mre  et qui porte le petit Jsus dans ses bras ; le gindre, au contraire, chantait au lutrin d'une glise toute neuve qui s'tait consacre  l'Immacule Conception, cette belle image souriante qu'on reprsente les bras pendants, les mains pleines de rayons. La querelle venait de l. Il fallait voir comme ces deux bons catholiques se traitaient, eux et leurs madones :
:--  Vous croyez peut-tre, monsieur, qu'aprs son retour d'Espagne la belle s'est tenue tranquille... Ah mais non !... Son mari avait si bien pris la chose ! a lui a donn envie de recommencer... Aprs l'Espagnol, 'a t un officier, puis un marinier du Rhne, puis un musicien, puis un... Est-ce que je sais ?... Ce qu'il y a de bon, c'est que chaque fois c'est la mme comdie. La femme part, le mari pleure ; elle revient, il se console. Et toujours on la lui enlve, et toujours il la reprend... Croyez-vous qu'il a de la patience, ce mari-l ! Il faut dire aussi qu'elle est crnement jolie, la petite rmouleuse... un vrai morceau de cardinal : vive, mignonne, bien roule ; avec a, une peau blanche et des yeux couleur de noisette qui regardent toujours les hommes en riant... Ma foi ! mon Parisien, si vous repassez jamais par Beaucaire.
:Malheureusement, des Franais de Paris eurent l'ide d'tablir une minoterie  vapeur, sur la route de Tarascon. Tout beau, tout nouveau ! Les gens prirent l'habitude d'envoyer leurs bls aux minotiers, et les pauvres moulins  vent restrent sans ouvrage. Pendant quelque temps ils essayrent de lutter, mais la vapeur fut la plus forte, et l'un aprs l'autre,  pcare !  ils furent tous obligs de fermer... On ne vit plus venir les petits nes... Les belles meunires vendirent leurs croix d'or... Plus de muscat ! plus de farandole !... Le mistral avait beau souffler, les ailes restaient immobiles... Puis, un beau jour, la commune fit jeter toutes ces masures  bas, et l'on sema  leur place de la vigne et des oliviers.
:Matre Cornille tait un vieux meunier, vivant depuis soixante ans dans la farine et enrag pour son tat. L'installation des minoteries l'avait rendu comme fou. Pendant huit jours, on le vit courir par le village, ameutant le monde autour de lui et criant de toutes ses forces qu'on voulait empoisonner la Provence avec la farine des minotiers. N'allez pas l-bas, disait-il ; ces brigands-l, pour faire le pain, se servent de la vapeur, qui est une invention du diable, tandis que moi je travaille avec le mistral et la tramontane, qui sont la respiration du bon Dieu... Et il trouvait comme cela une foule de belles paroles  la louange des moulins  vent, mais personne ne les coutait.
:Alors, de male rage, le vieux s'enferma dans son moulin et vcut tout seul comme une bte farouche. Il ne voulut pas mme garder prs de lui sa petite-fille Vivette, une enfant de quinze ans, qui, depuis la mort de ses parents, n'avait plus que son grand au monde. La pauvre petite fut oblige de gagner sa vie et de se louer un peu partout dans les mas, pour la moisson, les magnans ou les olivades. Et pourtant son grand-pre avait l'air de bien l'aimer, cette enfant-l. Il lui arrivait souvent de faire ses quatre lieues  pied par le grand soleil pour aller la voir au mas o elle travaillait, et quand il tait prs d'elle, il passait des heures entires  la regarder en pleurant...
:Dans le pays on pensait que le vieux meunier, en renvoyant Vivette avait agi par avarice ; et cela ne lui faisait pas honneur de laisser sa petite-fille ainsi traner d'une ferme  l'autre, expose aux brutalits des bales et  toutes les misres des jeunesses en condition. On trouvait trs mal aussi qu'un homme du renom de matre Cornille, et qui, jusque-l, s'tait respect, s'en allt maintenant par les rues comme un vrai bohmien, pieds nus, le bonnet trou, la taillole en lambeaux... Le fait est que le dimanche, lorsque nous le voyions entrer  la messe, nous avions honte pour lui, nous autres les vieux ; et Cornille le sentait si bien qu'il n'osait plus venir s'asseoir sur le banc d'oeuvre. Toujours il restait au fond de l'glise, prs du bnitier, avec les pauvres.
:En faisant danser la jeunesse avec mon fifre, je m'aperus un beau jour que l'an de mes garons et la petite Vivette s'taient rendus amoureux l'un de l'autre. Au fond je n'en fus pas fch, parce qu'aprs tout le nom de Cornille tait en honneur chez nous, et puis ce joli petit passereau de Vivette m'aurait fait plaisir  voir trotter dans ma maison. Seulement, comme nos amoureux avaient souvent occasion d'tre ensemble, je voulus, de peur d'accidents, rgler l'affaire tout de suite, et je montai jusqu'au moulin pour en toucher deux mots au grand-pre... Ah ! le vieux sorcier ! il faut voir de quelle manire il me reut ! Impossible de lui faire ouvrir sa porte. Je lui expliquai mes raisons tant bien que mal,  travers le trou de la serrure ; et tout le temps que je parlais, il y avait ce coquin de chat maigre qui soufflait comme un diable au-dessus de ma tte.
:Le vieux ne me donna pas le temps de finir, et me cria fort malhonntement de retourner  ma flte ; que, si j'tais press de marier mon garon, je pouvais bien aller chercher des filles  la minoterie... Pensez que le sang me montait d'entendre ces mauvaises paroles ; mais j'eus tout de mme assez de sagesse pour me contenir, et, laissant ce vieux fou  sa meule, je revins annoncer aux enfants ma dconvenue... Ces pauvres agneaux ne pouvaient pas y croire ; ils me demandrent comme une grce de monter tous deux ensemble au moulin, pour parler au grand-pre... Je n'eus pas le courage de refuser, et prrrt ! voil mes amoureux partis. Tout juste comme ils arrivaient l-haut, matre Cornille venait de sortir. La porte tait ferme  double tour ; mais le vieux bonhomme, en partant, avait laiss son chelle dehors, et tout de suite l'ide vint aux enfants d'entrer par la fentre, voir un peu ce qu'il y avait dans ce fameux moulin...
:En somme, ce fut une bonne journe pour la chvre de M. Seguin. Vers le milieu du jour, en courant de droite et de gauche, elle tomba dans une troupe de chamois en train de croquer une lambrusque  belles dents. Notre petite coureuse en robe blanche fit sensation. On lui donna la meilleure place  la lambrusque, et tous ces messieurs furent trs galants... Il parat mme,--  ceci doit rester entre nous, Gringoire,--  qu'un jeune chamois  pelage noir, eut la bonne fortune de plaire  Blanquette. Les deux amoureux s'garrent parmi le bois une heure ou deux, et si tu veux savoir ce qu'ils se dirent, va le demander aux sources bavardes qui courent invisibles dans la mousse.
:Or, un dimanche que j'attendais les vivres de quinzaine, il se trouva qu'ils n'arrivrent que trs tard. Le matin je me disais : C'est la faute de la grand'messe ; puis, vers midi, il vint un gros orage, et je pensai que la mule n'avait pas pu se mettre en route  cause du mauvais tat des chemins. Enfin, sur les trois heures, le ciel tant lav, la montagne luisante d'eau et de soleil, j'entendis parmi l'gouttement des feuilles et le dbordement des ruisseaux gonfls les sonnailles de la mule, aussi gaies, aussi alertes qu'un grand carillon de cloches un jour de Pques. Mais ce n'tait pas le petit miarro, ni la vieille Norade qui la conduisait. C'tait... devinez qui !... notre demoiselle ; mes enfants ! notre demoiselle en personne, assise droite entre les sacs d'osier, toute rose de l'air des montagnes et du rafrachissement de l'orage.
:Le petit tait malade, tante Norade en vacances chez ses enfants. La belle Stphanette m'apprit tout a, en descendant de sa mule, et aussi qu'elle arrivait tard parce qu'elle s'tait perdue en route ; mais  la voir si bien endimanche, avec son ruban  fleurs, sa jupe brillante et ses dentelles, elle avait plutt l'air de s'tre attarde  quelque danse que d'avoir cherch son chemin dans les buissons. O la mignonne crature ! Mes yeux ne pouvaient se lasser de la regarder. Il est vrai que je ne l'avais jamais vue de si prs. Quelquefois l'hiver, quand les troupeaux taient descendus dans la plaine et que je rentrais le soir  la ferme pour souper, elle traversait la salle vivement, sans gure parler aux serviteurs, toujours pare et un peu fire... Et maintenant je l'avais l devant moi, rien que pour moi ; n'tait-ce pas  en perdre la tte ?
:Et comme j'essayais de lui expliquer ce que c'tait que ces mariages, je sentis quelque chose de frais et de fin peser lgrement sur mon paule. C'tait sa tte alourdie de sommeil qui s'appuyait contre moi avec un joli froissement de rubans, de dentelles et de cheveux onds. Elle resta ainsi sans bouger jusqu'au moment o les astres du ciel plirent, effacs par le jour qui montait. Moi, je la regardais dormir, un peu troubl au fond de mon tre, mais saintement protg par cette claire nuit qui ne m'a jamais donn que de belles penses. Autour de nous, les toiles continuaient leur marche silencieuse, dociles comme un grand troupeau ; et par moments je me figurais qu'une de ces toiles, la plus fine, la plus brillante, ayant perdu sa route, tait venue se poser sur mon paule pour dormir...
:Jan ne parla plus de l'Arlsienne. Il l'aimait toujours cependant, et mme plus que jamais, depuis qu'on la lui avait montre dans les bras d'un autre. Seulement il tait trop fier pour rien dire ; c'est ce qui le tua, le pauvre enfant !... Quelquefois il passait des journes entires seul dans un coin, sans bouger. D'autres jours, il se mettait  la terre avec rage et abattait  lui seul le travail de dix journaliers... Le soir venu, il prenait la route d'Arles et marchait devant lui jusqu' ce qu'il vt monter dans le couchant les clochers grles de la ville. Alors il revenait. Jamais il n'alla plus loin.
:C'est une bibliothque merveilleuse, admirablement monte, ouverte aux potes jour et nuit, et desservie par de petits bibliothcaires  cymbales qui vous font de la musique tout le temps. J'ai pass l quelques journes dlicieuses, et, aprs une semaine de recherches,--  sur le dos,--  j'ai fini par dcouvrir ce que je voulais, c'est--dire l'histoire de ma mule et de ce fameux coup de pied gard pendant sept ans. Le conte en est joli quoique un peu naf, et je vais essayer de vous le dire tel que je l'ai lu hier matin dans un manuscrit couleur du temps qui sentait bon la lavande sche et avait de grands fils de la Vierge pour signets.
:Il y en a un surtout, un bon vieux, qu'on appelait Boniface... Oh ! celui-l, que de larmes on a verses en Avignon quand il est mort ! C'tait un prince si aimable, si avenant ! Il vous riait si bien du haut de sa mule ! Et quand vous passiez prs de lui,--  fussiez-vous un pauvre petit tireur de garance ou le grand viguier de la ville,--  il vous donnait sa bndiction si poliment ! Un vrai pape d'Yvetot, mais d'un Yvetot de Provence, avec quelque chose de fin dans le rire, un brin de marjolaine  sa barrette, et pas la moindre Jeanneton... La seule Jeanneton qu'on lui ait jamais connue,  ce bon pre, c'tait sa vigne,--  une petite vigne qu'il avait plante lui-mme,  trois lieues d'Avignon, dans les myrtes de Chteau-Neuf.
:Ce Tistet Vdne tait, dans le principe, un effront galopin, que son pre, Guy Vdne, le sculpteur d'or, avait t oblig de chasser de chez lui, parce qu'il ne voulait rien faire et dbauchait les apprentis. Pendant six mois, on le vit traner sa jaquette dans tous les ruisseaux d'Avignon, mais principalement du ct de la maison papale ; car le drle avait depuis longtemps son ide sur la mule du Pape, et vous allez voir que c'tait quelque chose de malin... Un jour que Sa Saintet se promenait toute seule sous les remparts avec sa bte, voil mon Tistet qui l'aborde, et lui dit en joignant les mains, d'un air d'admiration :
:Est-ce qu'un jour il ne s'avisa pas de la faire monter avec lui au clocheton de la matrise, l-haut, tout l-haut,  la pointe du palais !... Et ce que je vous dis l n'est pas un conte, deux cent mille Provenaux l'ont vu. Vous figurez-vous la terreur de cette malheureuse mule, lorsque, aprs avoir tourn pendant une heure  l'aveuglette dans un escalier en colimaon et grimp je ne sais combien de marches, elle se trouva tout  coup sur une plate-forme blouissante de lumire, et qu' mille pieds au-dessous d'elle elle aperut tout un Avignon fantastique, les baraques du march pas plus grosses que des noisettes, les soldats du Pape devant leur caserne comme des fourmis rouges, et l-bas, sur un fil d'argent, un petit pont microscopique o l'on dansait, o l'on dansait... Ah ! pauvre bte ! quelle panique ! Du cri qu'elle en poussa, toutes les vitres du palais tremblrent.
:La malheureuse bte n'en dormit pas de la nuit. Il lui semblait toujours qu'elle tournait sur cette maudite plate-forme, avec les rires de la ville au-dessous, puis elle pensait  cet infme Tistet Vdne et au joli coup de sabot qu'elle allait lui dtacher le lendemain matin. Ah ! mes amis, quel coup de sabot ! De Pamprigouste on en verrait la fume... Or, pendant qu'on lui prparait celle belle rception  l'curie, savez-vous ce que faisait Tistet Vdne ? Il descendait le Rhne en chantant sur une galre papale et s'en allait  la cour de Naples avec la troupe de jeunes nobles que la ville envoyait tous les ans prs de la reine Jeanne pour s'exercer  la diplomatie et aux belles manires. Tistet n'tait pas noble : mais le Pape tenait  le rcompenser des soins qu'il avait donns  sa bte, et principalement de l'activit qu'il venait de dployer pendant la journe du sauvetage.
:Et donc, le lendemain, lorsque vpres furent dites, Tistet Vdne fit son entre dans la cour du palais papal. Tout le haut clerg tait l, les cardinaux en robes rouges, l'avocat du diable en velours noir, les abbs de couvent avec leurs petites mitres, les marguilliers de Saint-Agrico, les camails violets de la matrise, le bas clerg aussi, les soldats du Pape en grand uniforme, les trois confrries de pnitents, les ermites du mont Ventoux avec leurs mines farouches et le petit clerc qui va derrire en portant la clochette, les frres flagellants nus jusqu' la ceinture, les sacristains fleuris en robes de juges, tous, tous, jusqu'aux donneurs d'eau bnite, et celui qui allume, et celui qui teint... il n'y en avait pas un qui manqut... Ah ! c'tait une belle ordination ! Des cloches, des ptards, du soleil, de la musique, et toujours ces enrags de tambourins qui menaient la danse, l-bas, sur le pont d'Avignon...
:Quand Vdne parut au milieu de l'assemble, sa prestance et sa belle mine y firent courir un murmure d'admiration. C'tait un magnifique Provenal, mais des blonds, avec de grands cheveux friss au bout et une petite barbe follette qui semblait prise aux copeaux de fin mtal tomb du burin de son pre, le sculpteur d'or. Le bruit courait que dans cette barbe blonde les doigts de la reine Jeanne avaient quelquefois jou ; et le sire de Vdne avait bien, en effet, l'air glorieux et le regard distrait des hommes que les reines ont aims... Ce jour-l, pour faire honneur  sa nation, il avait remplac ses vtements napolitains par une jaquette borde de rose  la Provenale, et sur son chaperon tremblait une grande plume d'ibis de Camargue.
:Figurez-vous une le rougetre et d'aspect farouche ; le phare  une pointe,  l'autre une vieille tour gnoise o, de mon temps, logeait un aigle. En bas, au bord de l'eau, un lazaret en ruine, envahi de partout par les herbes ; puis, des ravins, des maquis, de grandes roches, quelques chvres sauvages, de petits chevaux corses gambadant la crinire au vent ; enfin l-haut, tout en haut, dans un tourbillon d'oiseaux de mer, la maison du phare, avec sa plate-forme en maonnerie blanche, o les gardiens se promnent de long en large, la porte verte en ogive, la petite tour de fonte, et au-dessus la grosse lanterne  facettes qui flambe au soleil et fait de la lumire mme pendant le jour... Voil l'le des Sanguinaires, comme je l'ai revue cette nuit, en entendant ronfler mes pins. C'tait dans cette le enchante qu'avant d'avoir un moulin j'allais m'enfermer quelquefois, lorsque j'avais besoin de grand air et de solitude.
:Ce que je fais ici, moins encore. Quand le mistral ou la tramontane ne soufflaient pas trop fort, je venais me mettre entre deux roches au ras de l'eau, au milieu des golands, des merles, des hirondelles, et j'y restais presque tout le jour dans cette espce de stupeur et d'accablement dlicieux que donne la contemplation de la mer. Vous connaissez, n'est-ce pas, cette jolie griserie de l'me ? On ne pense pas, on ne rve pas non plus. Tout votre tre vous chappe, s'envole, s'parpille. On est la mouette qui plonge, la poussire d'cume qui flotte au soleil entre deux vagues, la fume blanche de ce paquebot qui s'loigne, ce petit corailleur  voile rouge, cette perle d'eau, ce flocon de brume, tout except soi-mme... Oh ! que j'en ai pass dans mon le de ces belles heures de demi-sommeil et d'parpillement !...
:Les jours de grand vent, le bord de l'eau n'tant pas tenable, je m'enfermais dans la cour du lazaret, une petite cour mlancolique, toute embaume de romarin et d'absinthe sauvage, et l, blotti contre un pan de vieux mur, je me laissais envahir doucement par le vague parfum d'abandon et de tristesse qui flottait avec le soleil dans les logettes de pierre, ouvertes tout autour comme d'anciennes tombes. De temps en temps un battement de porte, un bond lger dans l'herbe... c'tait une chvre qui venait brouter  l'abri du vent. En me voyant, elle s'arrtait interdite, et restait plante devant moi, l'air vif, la corne haute, me regardant d'un oeil enfantin...
:--  Voici ce qui m'est arriv,  moi, monsieur,--  me contait un jour le vieux Bartoli, pendant que nous dnions,--  voici ce qui m'est arriv il y a cinq ans,  cette mme table o nous sommes, un soir d'hiver, comme maintenant. Ce soir-l, nous n'tions que deux dans le phare, moi et un camarade qu'on appelait Tchco... Les autres taient  terre, malades, en cong, je ne sais plus... Nous finissions de dner, bien tranquilles... Tout  coup, voil mon camarade qui s'arrte de manger, me regarde un moment avec de drles d'yeux, et, pouf ! tombe sur la table, les bras en avant. Je vais  lui, je le secoue, je l'appelle :
:Malheureusement, la mer tait trop grosse ; j'eus beau appeler, appeler, personne ne vint... Me voil seul dans le phare avec mon pauvre Tchco, et Dieu sait pour combien de temps... J'esprais pouvoir le garder prs de moi jusqu' l'arrive du bateau ; mais au bout de trois jours ce n'tait plus possible... Comment faire ? le porter dehors ? l'enterrer ? La roche tait trop dure, et il y a tant de corbeaux dans l'le. C'tait piti de leur abandonner ce chrtien. Alors je songeai  le descendre dans une des logettes du lazaret... a me prit tout une aprs-midi cette triste corve-l, et je vous rponds qu'il m'en fallut, du courage... Tenez ! monsieur, encore aujourd'hui, quand je descends ce ct de l'le par une aprs-midi de grand vent, il me semble que j'ai toujours le mort sur les paules...
:La prire finie, nous revnmes tristement vers le coin de l'le o la barque tait amarre. En notre absence, les matelots n'avaient pas perdu leur temps. Nous trouvmes un grand feu flambant  l'abri d'une roche, et la marmite qui fumait. On s'assit en rond, les pieds  la flamme, et bientt chacun eut sur ses genoux, dans une cuelle de terre rouge, deux tranches de pain noir arroses largement. Le repas fut silencieux : nous tions mouills, nous avions faim, et puis le voisinage du cimetire... Pourtant, quand les cuelles furent vides, on alluma les pipes et on se mit  causer un peu. Naturellement, on parlait de la Smillante.
:C'tait un vieux lpreux, aux trois quarts idiot, atteint de je ne sais quel mal scorbutique qui lui faisait de grosses lvres lippues, horribles  voir. On lui expliqua  grand'-peine de quoi il s'agissait. Alors, soulevant du doigt sa lvre malade, le vieux nous raconta qu'en effet, le jour en question, vers midi, il entendit de sa cabane un craquement effroyable sur les roches. Comme l'le tait toute couverte d'eau, il n'avait pas pu sortir, et ce fut le lendemain seulement qu'en ouvrant sa porte il avait vu le rivage encombr de dbris et de cadavres laisss l par la mer. pouvant, il s'tait enfui en courant vers sa barque, pour aller  Bonifacio chercher du monde.
:--  Oui, monsieur, c'est ce pauvre vieux qui est venu nous prvenir. Il tait presque fou de peur ; et, de l'affaire, sa cervelle en est reste dtraque. Le fait est qu'il y avait de quoi... Figurez-vous six cents cadavres, en tas sur le sable, ple-mle avec les clats de bois et les lambeaux de toile... Pauvre  Smillante ! ... la mer l'avait broye du coup, et si bien mise en miettes que dans tous ses dbris le berger Palombo n'a trouv qu' grand'peine de quoi faire une palissade autour de sa hutte... Quant aux hommes, presque tous dfigurs, mutils affreusement... c'tait piti de les voir accrochs les uns aux autres, par grappes... Nous trouvmes le capitaine en grand costume, l'aumnier son tole au cou ; dans un coin, entre deux roches, un petit mousse, les yeux ouverts... on aurait cru qu'il vivait encore ; mais non ! Il tait dit que pas un n'en rchapperait...
:Le matin, la brume de mer se lve. On commence  tre inquiet. Tout l'quipage est en haut. Le capitaine ne quitte pas la dunette... Dans l'entre-pont, o les soldats sont renferms, il fait noir ; l'atmosphre est chaude. Quelques-uns sont malades, couchs sur leurs sacs. Le navire tangue horriblement ; impossible de se tenir debout. On cause assis  terre, par groupes, en se cramponnant aux bancs ; il faut crier pour s'entendre. Il y en a qui commencent  avoir peur... coutez donc ! les naufrages sont frquents dans ces parages-ci ; les tringlos sont l pour le dire, et ce qu'ils racontent n'est pas rassurant. Leur brigadier surtout, un Parisien qui blague toujours, vous donne la chair de poule avec ses plaisanteries :
:Grand tumulte sur le pont. La brume empche de se voir. Les matelots vont et viennent, effrays,  ttons... Plus de gouvernail ! La manoeuvre est impossible... La Smillante, en drive, file comme le vent... C'est  ce moment que le douanier la voit passer ; il est onze heures et demie. A l'avant de la frgate, on entend comme un coup de canon... Les brisants ! les brisants !... C'est fini, il n'y a plus d'espoir, on va droit  la cte... Le capitaine descend dans sa cabine... Au bout d'un moment, il vient reprendre sa place sur la dunette,--  en grand costume... Il a voulu se faire beau pour mourir.
:Le bateau l'Emilie, de Porto-Vecchio,  bord duquel j'ai fait ce lugubre voyage aux les Lavezzi, tait une vieille embarcation de la douane,  demi ponte, o l'on n'avait pour s'abriter du vent, des lames, de la pluie, qu'un petit rouf goudronn,  peine assez large pour tenir une table et deux couchettes. Aussi il fallait voir nos matelots par le gros temps. Les figures ruisselaient, les vareuses trempes fumaient comme du linge  l'tuve, et en plein hiver les malheureux passaient ainsi des journes entires, mme des nuits, accroupis sur leurs bancs mouills,  grelotter dans cette humidit malsaine ; car on ne pouvait pas allumer de feu  bord, et la rive tait souvent difficile  atteindre... Eh bien, pas un de ces hommes ne se plaignait. Par les temps les plus rudes, je leur ai toujours vu la mme placidit, la mme bonne humeur. Et pourtant quelle triste vie que celle de ces matelots douaniers !
:Presque tous maris, ayant femme et enfants  terre, ils restent des mois dehors,  louvoyer sur ces ctes si dangereuses. Pour se nourrir, ils n'ont gure que du pain moisi et des oignons sauvages. Jamais de vin, jamais de viande, parce que la viande et le vin cotent cher et qu'ils ne gagnent que cinq cents francs par an ! Cinq cents francs par an ! vous pensez si la hutte doit tre noire l-bas  la marine, et si les enfants doivent aller pieds nus !... N'importe ! Tous ces gens-l paraissent contents. Il y avait  l'arrire, devant le rouf, un grand baquet plein d'eau de pluie o l'quipage venait boire, et je me rappelle que, la dernire gorge finie, chacun de ces pauvres diables secouait son gobelet avec un Ah !... de satisfaction, une expression de bien-tre  la fois comique et attendrissante.
:Aprs beaucoup de temps et d'efforts, nous entrmes vers le soir dans un petit port aride et silencieux, qu'animait seulement le vol circulaire de quelques gouailles. Tout autour de la plage montaient de hautes roches escarpes, des maquis inextricables d'arbustes verts, d'un vert sombre, sans saison. En bas, au bord de l'eau, une petite maison blanche  volets gris : c'tait le poste de la douane. Au milieu de ce dsert, cette btisse de l'Etat, numrote comme une casquette d'uniforme, avait quelque chose de sinistre. C'est l qu'on descendit le malheureux Palombo. Triste asile pour un malade ! Nous trouvmes le douanier en train de manger au coin du feu avec sa femme et ses enfants. Tout ce monde-l vous avait des mines hves, jaunes, des yeux agrandis, cercls de fivre. La mre, jeune encore, un nourrisson sur les bras, grelottait en nous parlant.
:Pendant ce temps-l, les enfants, que la prsence de l'inspecteur semblait terrifier, finissaient vite leur dner de chtaignes et de bruccio (fromage blanc). Et toujours de l'eau, rien que de l'eau sur la table ! Pourtant, c'et t bien bon, un coup de vin, pour ces petits. Ah ! misre ! Enfin la mre monta les coucher ; le pre, allumant son falot, alla inspecter la cte, et nous restmes au coin du feu  veiller notre malade qui s'agitait sur son grabat, comme s'il tait encore en pleine mer, secou par les lames. Pour calmer un peu sa pountoura, nous faisions chauffer des galets, des briques qu'on lui posait sur le ct. Une ou deux fois, quand je m'approchai de son lit, le malheureux me reconnut, et, pour me remercier, me tendit pniblement la main, une grosse main rpeuse et brlante comme une de ces briques sorties du feu...
:J'arrivai  Eyguires vers deux heures. Le village tait dsert, tout le monde aux champs. Dans les ormes du cours, blancs de poussire, les cigales chantaient comme en pleine Crau. Il y avait bien sur la place de la mairie un ne qui prenait le soleil, un vol de pigeons sur la fontaine de l'glise ; mais personne pour m'indiquer l'orphelinat. Par bonheur une vieille fe m'apparut tout  coup, accroupie et filant dans l'encoignure de sa porte ; je lui dis ce que je cherchais ; et comme cette fe tait trs puissante, elle n'eut qu' lever sa quenouille : aussitt le couvent des Orphelines se dressa devant moi comme par magie... C'tait une grande maison maussade et noire, toute fire de montrer au-dessus de son portail en ogive une vieille croix de grs rouge avec un peu de latin autour. A ct de cette maison, j'en aperus une autre plus petite. Des volets gris, le jardin derrire... Je la reconnus tout de suite, et j'entrai sans frapper.
:Pendant ce temps, un drame terrible se passait  l'autre bout de la chambre, devant l'armoire. Il s'agissait d'atteindre l-haut, sur le dernier rayon, certain bocal de cerises  l'eau-de-vie qui attendait Maurice depuis dix ans et dont on voulait me faire l'ouverture. Malgr les supplications de Mamette, le vieux avait tenu  aller chercher ses cerises lui-mme ; et, mont sur une chaise au grand effroi de sa femme, il essayait d'arriver l-haut... Vous voyez le tableau d'ici, le vieux qui tremble et qui se hisse, les petites bleues cramponnes  sa chaise, Mamette derrire lui haletante, les bras tendus, et sur tout cela un lger parfum de bergamote qui s'exhale de l'armoire ouverte et des grandes piles de linge roux... C'tait charmant.
:En ouvrant ma porte ce matin, il y avait autour de mon moulin un grand tapis de gele blanche. L'herbe luisait et craquait comme du verre ; toute la colline grelottait... Pour un jour ma chre Provence s'tait dguise en pays du Nord ; et c'est parmi les pins frangs de givre, les touffes de lavandes panouies en bouquets de cristal, que j'ai crit ces deux ballades d'une fantaisie un peu germanique, pendant que la gele m'envoyait ses tincelles blanches, et que l-haut, dans le ciel clair, de grands triangles de cigognes venues du pays de Henri Heine descendaient vers la Camargue en criant : Il fait froid... froid... froid.
:Dans l'Orangerie, il y a nombreuse assemble de mdecins en robe. On les voit,  travers les vitres, agiter leurs longues manches noires et incliner doctoralement leurs perruques  marteaux... Le gouverneur et l'cuyer du petit Dauphin se promnent devant la porte, attendant les dcisions de la Facult. Des marmitons passent  ct d'eux sans les saluer. M. l'cuyer jure comme un paen, M. le gouverneur rcite des vers d'Horace... Et pendant ce temps-l, l-bas, du ct des curies, on entend un long hennissement plaintif. C'est l'alezan du petit Dauphin que les palefreniers oublient et qui appelle tristement devant sa mangeoire vide.
:Voil tout ce que je demande. Pas grand chose, n'est ce pas ?... Eh bien, c'est le diable pour y arriver... Pourtant les protections ne devraient pas me manquer. J'tais trs lanc autrefois. Je dnais chez le marchal, chez le prince, chez les ministres ; tous ces gens-l voulaient m'avoir parce que je les amusais ou qu'ils avaient peur de moi. A prsent, je ne fais plus peur  personne. O mes yeux ! mes pauvres yeux ! Et l'on ne m'invite nulle part. C'est si triste une tte d'aveugle  table... Passez-moi le pain, je vous prie... Ah ! les bandits ! ils me l'auront fait payer cher ce malheureux bureau de tabac. Depuis six mois, je me promne dans tous les ministres avec ma ptition. J'arrive le matin,  l'heure o l'on allume les poles et o l'on fait faire un tour aux chevaux de Son Excellence sur le sable de la cour ; je ne m'en vais qu' la nuit, quand on apporte les grosses lampes et que les cuisines commencent  sentir bon...
:Ce bon monsieur ! Et moi, pour gagner leur protection, je fais des calembours, ou je dessine d'un trait sur un coin de leur buvards de grosses moustaches qui les font rire... Voil o j'en suis arriv aprs vingt ans de succs tapageurs, voil la fin d'une vie d'artiste !... Et dire qu'ils sont en France quarante mille galopins  qui notre profession fait venir l'eau  la bouche ! Dire qu'il y a tous les jours, dans les dpartements, une locomotive qui chauffe pour nous apporter des pancres d'imbciles affams de littrature et de bruit imprim !... Ah ! province romanesque, si la misre de Bixiou pouvait te servir de leon !
:Encore une qui me donne de l'agrment, celle-l ! Il n'y a pas neuf ans qu'elle est au monde, elle a dj eu toutes les maladies... Et triste ! et laide ! plus laide que moi, si c'est possible... un monstre !... Que voulez-vous ? je n'ai jamais su faire que des charges... Ah , mais je suis bon, moi, de vous raconter mes histoires de famille. Qu'est-ce que cela peut vous faire  vous ?... Allons, donnez-moi encore un peu de cette eau-de-vie. Il faut que je me mette en train. En sortant d'ici je vais  l'instruction publique, et, les huissiers n'y sont pas faciles  drider. C'est tous d'anciens professeurs.
:Tout  coup, prs de la chaise o l'aveugle s'tait assis, je sentis quelque chose rouler sous mon pied. En me baissant, je reconnus son portefeuille, un gros portefeuille luisant,  coins casss, qui ne le quitte jamais et qu'il appelle en riant sa poche  venin. Cette poche, dans notre monde, tait aussi renomme que les fameux cartons de M. de Girardin. On disait qu'il y avait des choses terribles l dedans... L'occasion se prsentait belle pour m'en assurer. Le vieux portefeuille, trop gonfl, s'tait crev en tombant, et tous les papiers avaient roul sur le tapis ; il me fallut les ramasser l'un aprs l'autre...
:Pourquoi serais-je triste, aprs tout ? Je vis  mille lieues des brouillards parisiens, sur une colline lumineuse, dans le pays des tambourins et du vin muscat. Autour de chez moi tout n'est que soleil et musique ; j'ai des orchestres de culs-blancs, des orphons de msanges ; le matin, les courlis qui font : Coureli ! coureli !  midi, les cigales, puis les ptres qui jouent du fifre, et les belles filles brunes qu'on entend rire dans les vignes... En vrit, l'endroit est mal choisi pour broyer du noir ; je devrais plutt expdier aux dames des pomes couleur de rose et des pleins paniers de contes galants.
:Il tait une fois un homme qui avait une cervelle d'or ; oui, madame, une cervelle toute en or. Lorsqu'il vint au monde, les mdecins pensaient que cet enfant ne vivrait pas, tant sa tte tait lourde et son crne dmesur. Il vcut cependant et grandit au soleil comme un beau plant d'olivier ; seulement sa grosse tte l'entranait toujours, et c'tait piti de le voir se cogner  tous les meubles en marchant... Il tombait souvent. Un jour, il roula du haut d'un perron et vint donner du front contre un degr de marbre, o son crne sonna comme un lingot. On le crut mort ; mais, en le relevant, on ne lui trouva qu'une lgre blessure, avec deux ou trois gouttelettes d'or cailles dans ses cheveux blonds. C'est ainsi que les parents apprirent que l'enfant avait une cervelle en or.
:A dix-huit ans seulement, ses parents lui rvlrent le don monstrueux qu'il tenait du destin ; et, comme ils l'avaient lev et nourri jusque-l, ils lui demandrent en retour un peu de son or. L'enfant n'hsita pas ; sur l'heure mme,--  comment ? par quels moyens ? la lgende ne l'a pas dit,--  il s'arracha du crne un morceau d'or massif, un morceau gros comme une noix, qu'il jeta firement sur les genoux de sa mre... Puis tout bloui des richesses qu'il portait dans la tte, fou de dsirs, ivre de sa puissance, il quitta la maison paternelle et s'en alla par le monde en gaspillant son trsor.
:Cela dura ainsi pendant deux ans ; puis, un matin, la petite femme mourut, sans qu'on st pourquoi, comme un oiseau... Le trsor touchait  sa fin ; avec ce qui lui en restait, le veuf fit faire  sa chre morte un bel enterrement. Cloches  toute vole, lourds carrosses tendus de noir, chevaux empanachs, larmes d'argent dans le velours, rien ne lui parut trop beau. Que lui importait son or maintenant ?... Il en donna pour l'glise, pour les porteurs, pour les revendeuses d'immortelles ; il en donna partout, sans marchander... Aussi, en sortant du cimetire, il ne lui restait presque plus rien de cette cervelle merveilleuse,  peine quelques parcelles aux parois du crne.
:Ah ! Parisiens, lorsque le pote de Maillane est venu chez vous montrer Paris  sa Mireille, et que vous l'avez vu dans vos salons, ce Chactas en habit de ville, avec un col droit et un grand chapeau qui le gnait autant que sa gloire, vous avez cru que c'tait l Mistral... Non, ce n'tait pas lui. Il n'y a qu'un Mistral au monde, celui que j'ai surpris dimanche dernier dans son village, le chaperon de feutre sur l'oreille, sans gilet, en jaquette, sa rouge taillole catalane autour des reins, l'oeil allum, le feu de l'inspiration aux pommettes, superbe avec un bon sourire, lgant comme un ptre grec, et marchant  grands pas, les mains dans ses poches, en faisant des vers...
:Une fois, s'tant mis en tte d'tre riche, il a invent de formidables engins de pche, et ramne au port tout le poisson de la mer. Une autre fois, c'est un terrible bandit des gorges d'Ollioules, le comte Svran, qu'il va relancer jusque dans son aire, parmi ses coupe-jarrets et ses concubines... Quel rude gars que ce petit Calendal ! Un jour,  la Sainte-Baume, il rencontre deux partis de compagnons venus l pour vider leur querelle  grands coups de compas sur la tombe de matre Jacques, un Provenal qui a fait la charpente du temple de Salomon, s'il vous plat. Calendal se jette au milieu de la tuerie, et apaise les compagnons en leur parlant...
:Enfin en rcompense de tant d'exploits, le pcheur d'anchois obtient l'amour d'Estrelle, et il est nomm consul par les habitants de Cassis. Voil l'histoire de Calendal... Mais qu'importe Calendal ? Ce qu'il y a avant tout dans le pome, c'est la Provence,--  la Provence de la mer, la Provence de la montagne,--  avec son histoire, ses moeurs, ses lgendes, ses paysages, tout un peuple naf et libre qui a trouv son grand pote avant de mourir... Et maintenant, tracez des chemins de fer, plantez des poteaux  tlgraphes, chassez la langue provenale des coles ! La Provence vivra ternellement dans Mireille et dans  Calendal. 
:Nous sortmes ; tout le village tait dans les rues ; un grand coup de bise avait balay le ciel, et le ciel reluisait joyeusement sur les toits rouges mouills de pluie. Nous arrivmes  temps pour voir rentrer la procession. Ce fut pendant une heure un interminable dfil de pnitents en cagoule, pnitents blancs, pnitents bleus, pnitents gris, confrries de filles voiles, bannires roses  fleurs d'or, grands saints de bois ddors ports  quatre paules, saintes de faence colories comme des idoles avec de gros bouquets  la main, chapes, ostensoirs, dais de velours vert, crucifix encadrs de soie blanche, tout cela ondulant au vent dans la lumire des cierges et du soleil, au milieu des psaumes, des litanies, et des cloches qui sonnaient  toute vole.
:La procession finie, les saints remiss dans leurs chapelles, nous allmes voir les taureaux, puis les jeux sur l'aire, les luttes d'hommes, les trois sauts, l'trangle-chat, le jeu de l'outre, et tout le joli train des ftes de Provence... La nuit tombait quand nous rentrmes  Maillane. Sur la place, devant le petit caf o Mistral va faire, le soir, sa partie avec son ami Zidore, on avait allum un grand feu de joie... La farandole s'organisait. Des lanternes de papier dcoup s'allumaient partout dans l'ombre ; la jeunesse prenait place ; et bientt, sur un appel des tambourins, commena autour de la flamme une ronde folle, bruyante, qui devait durer toute la nuit.
:Tandis que Mistral me disait ses vers dans cette belle langue provenale, plus qu'aux trois quarts latine, que les reines ont parle autrefois et que maintenant nos ptres seuls comprennent, j'admirais cet homme au dedans de moi, et, songeant  l'tat de ruine o il a trouv sa langue maternelle et ce qu'il en a fait, je me figurais un de ces vieux palais des princes des Baux comme on en voit dans les Alpilles : plus de toits, plus de balustres aux perrons, plus de vitraux aux fentres, le trfle des ogives cass, le blason des portes mang de mousse, des poules picorant dans la cour d'honneur, des porcs vautrs sous les fines colonnettes des galeries, l'ne broutant dans la chapelle o l'herbe pousse, des pigeons venant boire aux grands bnitiers remplis d'eau de pluie, et enfin, parmi ces dcombres, deux ou trois familles de paysans qui se sont bti des huttes dans les flancs du vieux palais.
:--  Oui, mon rvrend, j'ai mis le vin dans les burettes... Mais dame ! il ne vaut pas celui que vous boirez tout  l'heure en sortant de la messe de minuit. Si vous voyiez cela dans la salle  manger du chteau, toutes ces carafes qui flambent pleines de vins de toutes les couleurs... Et la vaisselle d'argent, les surtouts cisels, les fleurs, les candlabres !... Jamais il ne se sera vu un rveillon pareil. Monsieur le marquis a invit tous les seigneurs du voisinage. Vous serez au moins quarante  table, sans compter le bailli ni le tabellion... Ah ! vous tes bien heureux d'en tre, mon rvrend !... Rien que d'avoir flair ces belles dindes, l'odeur des truffes me suit partout... Meuh !...
:Cette conversation se tenait une nuit de Nol de l'an de grce mil six cent et tant, entre le rvrend dom Balagure, ancien prieur des Barnabites, prsentement chapelain gag des sires de Trinquelage, et son petit clerc Garrigou, ou du moins ce qu'il croyait tre le petit clerc Garrigou, car vous saurez que le diable, ce soir-l, avait pris la face ronde et les traits indcis du jeune sacristain pour mieux induire le rvrend pre en tentation et lui faire commettre un pouvantable pch de gourmandise. Donc, pendant que le soi-disant Garrigou (hum ! hum !) faisait  tour de bras carillonner les cloches de la chapelle seigneuriale. Le rvrend achevait de revtir sa chasuble dans la petite sacristie du chteau ; et, l'esprit dj troubl par toutes ces descriptions gastronomiques, il se rptait  lui-mme en s'habillant :
:Mais comment pourrait-il aller plus vite ? Ses lvres remuent  peine. Il ne prononce plus les mots... A moins de tricher tout  fait le bon Dieu et de lui escamoter sa messe... Et c'est ce qu'il fait, le malheureux !... De tentation en tentation il commence par sauter un verset, puis deux. Puis l'ptre est trop longue, il ne la finit pas, effleure l'vangile, passe devant le Credo sans entrer, saute le Pater, salue de loin la prface, et par bonds et par lans se prcipite ainsi dans la damnation ternelle, toujours suivi de l'infme Garrigou ( vade rtro, Satanas ! ) qui le seconde avec une merveilleuse entente, lui relve sa chasuble, tourne les feuillets deux par deux, bouscule les pupitres, renverse les burettes, et sans cesse secoue la petite sonnette de plus en plus fort, de plus en plus vite.
:Cinq minutes aprs, la foule des seigneurs s'asseyait dans la grande salle, le chapelain au milieu d'eux. Le chteau, illumin de haut en bas, retentissait de chants, de cris, de rires, de rumeurs ; et le vnrable dom Balagure plantait sa fourchette dans une aile de gelinotte, noyant le remords de son pch sous des flots de vin du pape et de bons jus de viandes. Tant il but et mangea, le pauvre saint homme, qu'il mourut dans la nuit d'une terrible attaque, sans avoir eu seulement le temps de se repentir ; puis, au matin, il arriva dans le ciel encore tout en rumeur des ftes de la nuit, et je vous laisse  penser comme il y fut reu.
:Quand tout le monde fut entr, mon vigneron, qui tait trs brave, s'approcha doucement, et regardant par la porte casse eut un singulier spectacle. Tous ces gens qu'il avait vus passer taient rangs autour du choeur, dans la nef en ruine, comme si les anciens bancs existaient encore. De belles dames en brocart avec des coiffes de dentelle, des seigneurs chamarrs du haut en bas, des paysans en jaquettes fleuries ainsi qu'en avaient nos grands-pres, tous l'air vieux, fan, poussireux, fatigu. De temps en temps, des oiseaux de nuit, htes habituels de la chapelle, rveills par toutes ces lumires, venaient rder autour des cierges dont la flamme montait droite et vague comme si elle avait brl derrire une gaze ; et ce qui amusait beaucoup Garrigue, c'tait un certain personnage  grandes lunettes d'acier, qui secouait  chaque instant sa haute perruque noire sur laquelle un de ces oiseaux se tenait droit tout emptr en battant silencieusement des ailes...
:Pour bien connatre les oranges, il faut les avoir vues chez elles, aux les Balares, en Sardaigne, en Corse, en Algrie, dans l'air bleu dor, l'atmosphre tide de la Mditerrane. Je me rappelle un petit bois d'orangers, aux portes de Blidah ; c'est l qu'elles taient belles ! Dans le feuillage sombre, lustr, verniss, les fruits avaient l'clat de verres de couleur, et doraient l'air environnant avec cette aurole de splendeur qui entoure les fleurs clatantes.  et l des claircies laissaient voir  travers les branches les remparts de la petite ville, le minaret d'une mosque, le dme d'un marabout, et au-dessus l'norme masse de l'Atlas, verte  sa base, couronne de neige comme d'une fourrure blanche, avec des moutonnements, un flou de flocons tombs.
:Une nuit, pendant que j'tais l, je ne sais par quel phnomne ignor depuis trente ans cette zone de frimas et d'hiver se secoua sur la ville endormie, et Blidah se rveilla transforme, poudre  blanc. Dans cet air algrien si lger, si pur, la neige semblait une poussire de nacre. Elle avait des reflets de plumes de paon blanc. Le plus beau, c'tait le bois d'orangers. Les feuilles solides gardaient la neige intacte et droite comme des sorbets sur des plateaux de laque, et tous les fruits poudrs  frimas avaient une douceur splendide, un rayonnement discret comme de l'or voil de claires toffes blanches. Cela donnait vaguement l'impression d'une fte d'glise, de soutanes rouges sous des robes de dentelles, de dorures d'autel enveloppes de guipures...
:Quelquefois cependant, au meilleur moment de la sieste, des clats de tambour me rveillaient en sursaut. C'taient de malheureux tapins qui venaient s'exercer en bas, sur la route. A travers les trous de la haie, j'apercevais le cuivre des tambours et les grands tabliers blancs sur les pantalons rouges. Pour s'abriter un peu de la lumire aveuglante que la poussire de la route leur renvoyait impitoyablement, les pauvres diables venaient se mettre au pied du jardin, dans l'ombre courte de la haie. Et ils tapaient ! et ils avaient chaud ! Alors, m'arrachant de force  mon hypnotisme, je m'amusais  leur jeter quelques-uns de ces beaux fruits d'or rouge qui pendaient prs de ma main. Le tambour vis s'arrtait. Il y avait une minute d'hsitation, un regard circulaire pour voir d'o venait la superbe orange roulant devant lui dans le foss ; puis il la ramassait bien vite et mordait  pleines dents sans mme enlever l'corce.
:De ma place, je voyais un bon vieux trottiner tranquillement par les alles. Tout le jour il taillait les arbres, bchait, arrosait, enlevait les fleurs fanes avec un soin minutieux ; puis, au soleil couchant, il entrait dans la petite chapelle o dormaient les morts de sa famille ; il resserrait la bche, les rteaux, les grands arrosoirs ; tout cela avec la tranquillit, la srnit d'un jardinier de cimetire. Pourtant, sans qu'il s'en rendt bien compte, ce brave homme travaillait avec un certain recueillement, tous les bruits amortis et la porte du caveau referme, chaque fois discrtement comme s'il et craint de rveiller quelqu'un. Dans le grand silence radieux, l'entretien de ce petit jardin ne troublait pas un oiseau, et son voisinage n'avait rien d'attristant. Seulement la mer en paraissait plus immense, le ciel plus haut, et cette sieste sans fin mettait tout autour d'elle, parmi la nature troublante, accablante  force de vie, le sentiment de l'ternel repos...
:C'tait en revenant de Nmes, une aprs-midi de juillet. Il faisait une chaleur accablante. A perte de vue, la route blanche, embrase, poudroyait entre les jardins d'oliviers et de petits chnes, sous un grand soleil d'argent mat qui remplissait tout le ciel. Pas une tache d'ombre, pas un souffle de vent. Rien que la vibration de l'air chaud et le cri strident des cigales, musique folle, assourdissante,  temps presss, qui semble la sonorit mme de cette immense vibration lumineuse... Je marchais en plein dsert depuis deux heures, quand tout  coup, devant moi, un groupe de maisons blanches se dgagea de la poussire de la route.
:Le voisinage de ces auberges avait quelque chose de saisissant. D'un ct, un grand btiment neuf, plein de vie, d'animation, toutes les portes ouvertes, la diligence arrte devant, les chevaux fumants qu'on dtelait, les voyageurs descendus buvant  la hte sur la route dans l'ombre courte des murs ; la cour encombre de mulets, de charrettes ; des rouliers couchs sous les hangars en attendant  la frache . A l'intrieur, des cris, des jurons, des coups de poing sur les tables, le choc des verres, le fracas des billards, les bouchons de limonades qui sautaient, et, dominant tout ce tumulte, une voix joyeuse, clatante, qui chantait  faire trembler les vitres :
:En entrant, je trouvai une longue salle dserte et morne, que le jour blouissant de trois grandes fentres sans rideaux fait plus morne et plus dserte encore. Quelques tables boiteuses o tranaient des verres ternis par la poussire, un billard crev qui tendait ses quatre blouses comme des sbiles, un divan jaune, un vieux comptoir, dormaient l dans une chaleur malsaine et lourde. Et des mouches ! des mouches ! jamais je n'en avais tant vu : sur le plafond, colles aux vitres, dans les verres, par grappes... Quand j'ouvris la porte, ce fut un bourdonnement, un frmissement d'ailes comme si j'entrais dans une ruche.
:--  Oh ! non, monsieur, jamais personne... Quand nous tions seuls dans le pays, c'tait diffrent : nous avions le relais, des repas de chasse pendant le temps des macreuses, des voitures toute l'anne... Mais depuis que les voisins sont venus s'tablir, nous avons tout perdu... Le monde aime mieux aller en face. Chez nous, on trouve que c'est trop triste... Le fait est que la maison n'est pas bien agrable. Je ne suis pas belle, j'ai les fivres, mes deux petites sont mortes... L-bas, au contraire, on rit tout le temps. C'est une Arlsienne qui tient l'auberge, une belle femme avec des dentelles et trois tours de chane d'or au cou. Le conducteur, qui est son amant, lui amne la diligence. Avec a un tas d'enjleuses pour chambrires... Aussi, il lui en vient de la pratique ! Elle a toute la jeunesse de Bezouces, de Redessan, de Jonquires. Les rouliers font un dtour pour passer par chez elle... Moi, je reste ici tout le jour, sans personne,  me consumer.
:... Il va pleuvoir ; le ciel est gris, les crtes du mont Zaccar s'enveloppent de brume. Dimanche triste... Dans ma petite chambre d'htel, la fentre ouverte sur les remparts arabes, j'essaye de me distraire en allumant des cigarettes... On a mis  ma disposition toute la bibliothque de l'htel ; entre une histoire trs dtaille de l'enregistrement et quelques romans de Paul de Kock je dcouvre un volume dpareill de Montaigne... Ouvert le livre au hasard, relu l'admirable lettre sur la mort de la Botie... Me voil plus rveur et plus sombre que jamais... Quelques gouttes de pluie tombent dj. Chaque goutte, en tombant sur le rebord de la croise, fait une large toile dans la poussire entasse l depuis les pluies de l'an dernier... Mon livre me glisse des mains, et je passe de longs instants  regarder, cette toile mlancolique...
:J'arrive sur la grande place. La musique du 3e de ligne, qu'un peu de pluie n'pouvante pas, vient de se ranger autour de son chef. A une des fentres de la division, le gnral parat, entour de ses demoiselles ; sur la place le sous-prfet se promne de long en large au bras du juge de paix. Une demi-douzaine de petits Arabes  moiti nus, jouent aux billes dans un coin avec des cris froces. L-bas, un vieux juif en guenilles vient chercher un rayon de soleil qu'il avait laiss hier  cet endroit et qu'il s'tonne de ne plus trouver... Une, deux, trois, partez ! La musique entonne une ancienne mazurka de Talexy, que les orgues de Barbarie jouaient l'hiver dernier sous mes fentres. Cette mazurka m'ennuyait autrefois ; aujourd'hui elle m'meut jusqu'aux larmes.
:Sid'Omar a soixante ans. En dpit de l'ge et de la petite vrole, son visage est rest beau : de grands cils, un regard de femme, un sourire charmant, l'air d'un prince. Ruin par la guerre, il ne lui reste de son ancienne opulence qu'une ferme dans la plaine du Chlif et une maison  Milianah, o il vit bourgeoisement avec ses trois fils levs sous ses yeux. Les chefs indignes l'ont en grande vnration. Quand une discussion s'lve, on le prend volontiers pour arbitre, et son jugement fait loi presque toujours. Il sort peu : on le trouve toutes les aprs-midi dans une boutique attenant  sa maison et qui ouvre sur la rue. Le mobilier de cette pice n'est pas riche :--  des murs blancs peints  la chaux, un banc de bois circulaire, des coussins, de longues pipes, deux braseros... C'est l que Sid'Omar donne audience et rend la justice. Un Salomon en boutique.
:J'accepte, je remercie. Me voil dehors. Au quartier juif, tout le monde est sur pied. L'affaire fait dj grand bruit. Personne aux choppes. Brodeurs, tailleurs, bourreliers,--  tout Isral est dans la rue... Les hommes--  en casquette de velours, en bas de laine bleue--  gesticulant bruyamment, par groupes... Les femmes, ples, bouffies, raides comme des idoles de bois dans leurs robes plates  plastron d'or, le visage entour de bandelettes noires, vont d'un groupe  l'autre en miaulant... Au moment o j'arrive, un grand mouvement se fait dans la foule. On s'empresse, on se prcipite... Appuy sur ses tmoins, le juif--  hros de l'aventure--  passe entre deux haies de casquettes, sous une pluie d'exhortations :
:En m'en allant je trouve l'antichambre en moi. La foule se presse autour d'un indigne de haute taille, ple, fier, drap dans un beurnouss noir. Cet homme, il y a huit jours, s'est battu dans le Zaccar avec une panthre. La panthre est morte ; mais l'homme a eu la moiti du bras mange. Soir et matin il vient se faire panser au bureau arabe, et chaque fois on l'arrte dans la cour pour lui entendre raconter son histoire. Il parle lentement, d'une belle voix gutturale. De temps en temps, il carte son beurnouss et montre, attach contre sa poitrine, son bras gauche entour de linges sanglants.
:De grands lvriers maigres, tout couverts de vermine, viennent rder autour de moi d'un air mchant. Adoss contre un des piliers de la galerie, je tche de faire bonne contenance, et, sans parler  personne, je regarde la pluie qui ricoche sur les dalles colories de la cour. Les bohmiens sont  terre, couchs par tas. Prs de moi, une jeune femme, presque belle, la gorge et les jambes dcouvertes, de gros bracelets de fer aux poignets et aux chevilles, chante un air bizarre  trois notes mlancoliques et nasillardes. En chantant, elle allaite un petit enfant tout nu en bronze rouge, et, du bras rest libre, elle pile de l'orge dans un mortier de pierre. La pluie, chasse par un vent cruel, inonde parfois les jambes de la nourrice et le corps de son nourrisson. La bohmienne n'y prend point garde et continue  chanter, sous la rafale, en pilant l'orge et donnant le sein.
:Encore maintenant, malgr les mauvais temps finis et la fortune si chrement gagne, tous deux, l'homme et la femme, taient les premiers levs  la ferme. A cette heure matinale je les entendais aller et venir dans les grandes cuisines du rez-de-chausse, surveillant le caf des travailleurs. Bientt une cloche sonna, et au bout d'un moment les ouvriers dfilrent sur la route. Des vignerons de Bourgogne ; des laboureurs kabyles en guenilles, coiffs d'une chchia rouge ; des terrassiers mahonnais, les jambes nues ; des Maltais ; des Lucquois ; tout un peuple disparate, difficile  conduire. A chacun d'eux le fermier, devant la porte, distribuait sa tche de la journe d'une voix brve, un peu rude. Quand il eut fini, le brave homme leva la tte, scruta le ciel d'un air inquiet ; puis m'apercevant  la fentre :
:En effet,  mesure que le soleil se levait, des bouffes d'air, brlantes, suffocantes, nous arrivaient du sud comme de la porte d'un four ouverte et referme. On ne savait o se mettre, que devenir. Toute la matine se passa ainsi. Nous prmes du caf sur les nattes de la galerie, sans avoir le courage de parler ni de bouger. Les chiens allongs, cherchant la fracheur des dalles, s'tendaient dans des poses accables. Le djeuner nous remit un peu, un djeuner plantureux et singulier o il y avait des carpes, des truites, du sanglier, du hrisson, le beurre de Staouli, les vins de Crescia, des goyaves, des bananes, tout un dpaysement de mets qui ressemblait bien  la nature si complexe dont nous tions entours... On allait se lever de table. Tout  coup,  la porte-fentre ferme pour nous garantir de la chaleur du jardin en fournaise, de grands cris retentirent :
:Mon hte devint tout ple comme un homme  qui on annonce un dsastre, et nous sortmes prcipitamment. Pendant dix minutes, ce fut dans l'habitation, si calme tout  l'heure, un bruit de pas prcipits, de voix indistinctes, perdues dans l'agitation d'un rveil. De l'ombre des vestibules o ils s'taient endormis, les serviteurs s'lancrent dehors en faisant rsonner avec des btons, des fourches, des flaux, tous les ustensiles de mtal qui leur tombaient sous la main, des chaudrons de cuivre, des bassines, des casseroles. Les bergers soufflaient dans leurs trompes de pturage. D'autres avaient des conques marines, des cors de chasse. Cela faisait un vacarme effrayant, discordant, que dominaient d'une note suraigu les You ! you ! you ! des femmes arabes accourues d'un douar voisin. Souvent, parat-il, il suffit d'un grand bruit, d'un frmissement sonore de l'air, pour loigner les sauterelles, les empcher de descendre.
:Mais o taient-elles donc, ces terribles btes ? Dans le ciel vibrant de chaleur, je ne voyais rien qu'un nuage venant  l'horizon, cuivr, compact, comme un nuage de grle, avec le bruit d'un vent d'orage dans les mille rameaux d'une fort. C'taient les sauterelles. Soutenues entre elles par leurs ailes sches tendues, elles volaient en masse, et malgr nos cris, nos efforts, le nuage s'avanait toujours, projetant dans la plaine une ombre immense. Bientt il arriva au-dessus de nos ttes ; sur les bords on vit pendant une seconde un effrangement, une dchirure. Comme les premiers grains d'une giboule, quelques-unes se dtachrent, distinctes, rousstres ; ensuite toute la nue creva, et cette grle d'insectes tomba drue et bruyante. A perte de vue les champs taient couverts de criquets, de criquets normes, gros comme le doigt.
:Alors le massacre commena. Hideux murmure d'crasement, de paille broye. Avec les herses, les pioches, les charrues, on remuait ce sol mouvant ; et plus on en tuait, plus il y en avait. Elles grouillaient par couches, leurs hautes pattes enchevtres ; celles du dessus faisant des bonds de dtresse, sautant au nez des chevaux attels pour cet trange labour. Les chiens de la ferme, ceux du douar, lancs  travers champs, se ruaient sur elles, les broyaient avec fureur. A ce moment, deux compagnies de turcos, clairons en tte, arrivrent au secours des malheureux colons, et la tuerie changea d'aspect.
:Le lendemain, quand j'ouvris ma fentre comme la veille, les sauterelles taient parties ; mais quelle ruine elles avaient laisse derrire elles ! Plus une fleur, plus un brin d'herbe : tout tait noir, rong, calcin. Les bananiers, les abricotiers, les pchers, les mandariniers, se reconnaissaient seulement  l'allure de leurs branches dpouilles, sans le charme, le flottant de la feuille qui est la vie de l'arbre. On nettoyait les pices d'eau, les citernes. Partout des laboureurs creusaient la terre pour tuer les oeufs laisss par les insectes. Chaque motte tait retourne, brise soigneusement. Et le coeur se serrait de voir les mille racines blanches, pleines de sve, qui apparaissaient dans ces croulements de terre fertile...
:Le grand mur, la tour Pacme, s'en allaient en morceaux. Tout autour du clotre rempli d'herbes, les colonnettes se fendaient, les saints de pierre croulaient dans leurs niches. Pas un vitrail debout, pas une porte qui tnt. Dans les praux, dans les chapelles, le vent du Rhne soufflait comme en Camargue, teignant les cierges, cassant le plomb des vitrages, chassant l'eau des bnitiers. Mais le plus triste de tout, c'tait le clocher du couvent, silencieux comme un pigeonnier vide ; et les Pres, faute d'argent pour s'acheter une cloche, obligs de sonner matines avec des cliquettes de bois d'amandier !...
:Or, un jour que cette grave question se dbattait dans le chapitre, on vint annoncer au prieur que le frre Gaucher demandait  tre entendu au conseil... Vous saurez pour votre gouverne que ce frre Gaucher tait le bouvier du couvent ; c'est--dire qu'il passait ses journes  rouler d'arcade en arcade dans le clotre, en poussant devant lui deux vaches tiques qui cherchaient l'herbe aux fentes des pavs. Nourri jusqu' douze ans par une vieille folle du pays des Baux, qu'on appelait tante Bgon, recueilli depuis chez les moines, le malheureux bouvier n'avait jamais pu rien apprendre qu' conduire ses btes et  rciter son  Pater noster  ; encore le disait-il en provenal, car il avait la cervelle dure et l'esprit comme une dague de plomb. Fervent chrtien du reste, quoique un peu visionnaire,  l'aise sous le cilice et se donnant la discipline avec une conviction robuste, et des bras !...
:Voici comment. Vous savez bien tante Bgon, cette brave femme qui me gardait quand j'tait petit. (Dieu ait son me, la vieille coquine ! elle chantait de bien vilaines chansons aprs boire.) Je vous dirai donc, mes rvrends pres, que tante Bgon, de son vivant, se connaissait aux herbes de montagnes autant et mieux qu'un vieux merle de Corse. Voire, elle avait compos sur la fin de ses jours un lixir incomparable en mlangeant cinq ou six espces de simples que nous allions cueillir ensemble dans les Alpilles. Il y a belles annes de cela : mais je pense qu'avec l'aide de saint Augustin et la permission de notre pre abb, je pourrais--  en cherchant bien--  retrouver la composition de ce mystrieux lixir. Nous n'aurions plus alors qu' le mettre en bouteilles, et  le vendre un peu cher, ce qui permettrait  la communaut de s'enrichir doucettement, comme ont fait nos frres de la Trappe et de la Grande...
:Comment le bon frre parvint-il  retrouver la recette de tante Bgon ? au prix de quels efforts ? au prix de quelles veilles ? L'histoire ne le dit pas. Seulement, ce qui est sr, c'est qu'au bout de six mois, l'lixir des Pres blancs tait dj trs populaire. Dans tout le Comtat, dans tout le pays d'Arles, pas un mas, pas une grange qui n'eut au fond de sa dpense, entre les bouteilles de vin cuit et les jarres d'olives  la picholine, un petit flacon de terre brune cachet aux armes de Provence, avec un moine en extase sur une tiquette d'argent. Grce  la vogue de son lixir, la maison des Prmontrs s'enrichit trs rapidement. On releva la tour Pacme. Le prieur eut une mitre neuve, l'glise de jolis vitraux ouvrags ; et, dans la fine dentelle du clocher, toute une compagnie de cloches et de clochettes vint s'abattre, un beau matin de Pques, tintant et carillonnant  la grande vole.
:--  Allons, allons, Pre Gaucher, calmez-vous, tout cela schera comme la rose au soleil... Aprs tout, le scandale n'a pas t aussi grand que vous pensez. Il y a bien eu la chanson qui tait un peu... hum ! hum !... Enfin il faut esprer que les novices ne l'auront pas entendue... A prsent, voyons, dites-moi bien comment la chose vous est arrive... C'est en essayant l'lixir, n'est-ce pas ? Vous aurez eu la main trop lourde... Oui, oui, je comprends... C'est comme le frre Schwartz, l'inventeur de la poudre : vous avez t victime de votre invention... Et dites-moi, mon brave ami, est-il bien ncessaire que vous l'essayiez sur vous-mme, ce terrible lixir ?
:--  Gardez-vous-en bien, interrompit le prieur avec vivacit. Il ne faut pas s'exposer  mcontenter la clientle... Tout ce que vous avez  faire maintenant que vous voil prvenu, c'est de vous tenir sur vos gardes... Voyons, qu'est-ce qu'il vous faut pour vous rendre compte ?... Quinze ou vingt gouttes, n'est-ce pas ?... mettons vingt gouttes... Le diable sera bien fin s'il vous attrape avec vingt gouttes... D'ailleurs, pour prvenir tout accident, je vous dispense dornavant de venir  l'glise. Vous direz l'office du soir dans la distillerie... Et maintenant, allez en paix, mon Rvrend, et surtout... comptez bien vos gouttes.
:Les gouttes tombaient du chalumeau dans le gobelet de vermeil. Ces vingt-l, le pre les avalait d'un trait, presque sans plaisir. Il n'y avait que la vingt et unime qui lui faisait envie. Oh ! cette vingt et unime goutte !... Alors, pour chapper  la tentation, il allait s'agenouiller tout au bout du laboratoire et s'abmait dans ses patentres. Mais de la liqueur encore chaude il montait une petite fume toute charge d'aromates, qui venait rder autour de lui et, bon gr mal gr, le ramenait vers les bassines... La liqueur tait d'un beau vert dor... Pench dessus, les narines ouvertes, le pre la remuait tout doucement avec son chalumeau, et dans les petites paillettes tincelantes que roulait le flot d'meraude, il lui semblait voir les yeux de tante Bgon qui riaient et ptillaient en le regardant...
:Vous tes des ntres ! m'ont crit mes aimables voisins ; et ce matin, au petit jour de cinq heures, leur grand break, charg de fusils, de chiens, de victuailles, est venu me prendre au bas de la cte. Nous voil roulant sur la route d'Arles, un peu sche, un peu dpouille, par ce matin de dcembre o la verdure ple des oliviers est  peine visible, et la verdure crue des chnes-kerms un peu trop hivernale et factice. Les tables se remuent. Il y a des rveils avant le jour qui allument la vitre des fermes ; et dans les dcoupures de pierre de l'abbaye de Mont-majeur, des orfraies encore engourdies de sommeil battent de l'aile parmi les ruines. Pourtant nous croisons dj le long des fosss de vieilles paysannes qui vont au march au trot de leurs bourriquets. Elles viennent de la Ville-des-Baux. Six grandes lieues pour s'asseoir une heure sur les marches de Saint-Trophyme et vendre des petits paquets de simples ramasss dans la montagne !...
:Un toit de roseaux, des murs de roseaux desschs et jaunes, c'est la cabane. Ainsi s'appelle notre rendez-vous de chasse. Type de la maison camarguaise, la cabane se compose d'une unique pice, haute, vaste, sans fentre, et prenant jour par une porte vitre qu'on ferme le soir avec des volets pleins. Tout le long des grands murs crpis, blanchis  la chaux, des rteliers attendent les fusils, les carniers, les bottes de marais. Au fond, cinq ou six berceaux sont rangs autour d'un vrai mt plant au sol et montant jusqu'au toit auquel il sert d'appui. La nuit, quand le mistral souffle et que la maison craque de partout, avec la mer lointaine et le vent qui la rapproche, porte son bruit, le continue en l'enflant, on se croirait couch dans la chambre d'un bateau.
:Quelquefois on tient l'afft dans le negochin (le naye-chien), un tout petit bateau sans quille troit, roulant au moindre mouvement. Abrit par les roseaux, le chasseur guette les canards du fond de sa barque, que dpassent seulement la visire d'une casquette, le canon du fusil et la tte du chien flairant le vent, happant les moustiques, ou bien de ses grosses pattes tendues penchant tout le bateau d'un ct et le remplissant d'eau. Cet afft-l est trop compliqu pour mon inexprience. Aussi, le plus souvent, je vais  l'espre  pied, barbotant en plein marcage avec d'normes bottes tailles dans toute la longueur du cuir. Je marche lentement, prudemment, de peur de m'envaser. J'carte les roseaux pleins d'odeurs saumtres et de sauts de grenouilles...
:Eh bien ! oui, j'en conviens, je suis un mauvais chasseur. L'afft, pour moi, c'est l'heure qui tombe, la lumire diminue, rfugie dans l'eau, les tangs qui luisent, polissant jusqu'au ton de l'argent fin la teinte grise du ciel assombri. J'aime cette odeur d'eau, ce frlement mystrieux des insectes dans les roseaux, ce petit murmure des longues feuilles qui frissonnent. De temps en temps, une note triste passe, et roule dans le ciel comme un ronflement de conque marine. C'est le butor qui plonge au fond de l'eau son bec immense d'oiseau-pcheur et souffle... rrrououou ! Des vols de grues filent sur ma tte. J'entends le froissement des plumes, l'bouriffement du duvet dans l'air vif, et jusqu'au craquement de la petite armature surmene. Puis, plus rien. C'est la nuit, la nuit profonde, avec un peu de jour rest sur l'eau...
:Tout prs de chez nous,  une porte de fusil de la cabane, il y en a une autre qui lui ressemble, mais plus rustique. C'est l que notre garde habite avec sa femme et ses deux ans : la fille, qui soigne le repas des hommes, raccommode les filets de pche ; le garon, qui aide son pre  relever les nasses,  surveiller les martilires (vannes) des tangs. Les deux plus jeunes sont  Arles, chez la grand'mre ; et ils y resteront jusqu' ce qu'ils aient appris  lire et qu'ils aient fait leur  bon jour  (premire communion), car ici on est trop loin de l'glise et de l'cole, et puis l'air de la Camargue ne vaudrait rien pour ces petits. Le fait est que, l't venu, quand les marais sont  sec et que la vase blanche des roubines se crevasse  la grande chaleur, l'le n'est vraiment pas habitable.
:L'homme est au moins aussi trange que son logis. C'est une espce de philosophe silencieux comme les solitaires, abritant sa mfiance de paysan sous d'pais sourcils en broussailles. Quand il n'est pas dans le pturage, on le trouve assis devant sa porte, dchiffrant lentement, avec une application enfantine et touchante, une de ces petites brochures roses, bleues ou jaunes, qui entourent les fioles pharmaceutiques dont il se sert pour ses chevaux. Le pauvre diable n'a pas d'autre distraction que la lecture, ni d'autres livres que ceux-l. Quoique voisins de cabane, notre garde et lui ne se voient pas. Ils vitent mme de se rencontrer. Un jour que je demandais au roudero la raison de cette antipathie, il me rpondit d'un air grave :
:Ce qu'il y a de plus beau en Camargue, c'est le Vaccars. Souvent, abandonnant la chasse, je viens m'asseoir au bord de ce lac sal, une petite mer qui semble un morceau de la grande, enferm dans les terres et devenu familier par sa captivit mme. Au lieu de ce desschement, de cette aridit qui attristent d'ordinaire les ctes, le Vaccars, sur son rivage un peu haut, tout vert d'herbe fine, veloute, tale une flore originale et charmante : des centaures, des trfles d'eau, des gentianes, et ces jolies saladelles, bleues en hiver, rouges en t, qui transforment leur couleur au changement d'atmosphre, et dans une floraison ininterrompue marquent les saisons de leurs tons divers.
