
choice=,,,,,,,,, 
:Un joli bois de pins tout tincelant de lumire dgringole devant moi jusqu'au bas de la cte. A l'horizon, les Alpilles dcoupent leurs crtes fines... Pas de bruit... A peine, de loin en loin, un son de fifre, un courlis dans les lavandes, un grelot de mules sur la route... Tout ce beau paysage provenal ne vit que par la lumire.
:Il faut vous dire qu'en Provence, c'est l'usage, quand viennent les chaleurs, d'envoyer le btail dans les Alpes. Btes et gens passent cinq ou six mois l-haut, logs  la belle toile, dans l'herbe jusqu'au ventre ; puis, au premier frisson de l'automne on redescend au mas, et l'on revient brouter bourgeoisement les petites collines grises que parfume le romarin... Donc hier soir les troupeaux rentraient. Depuis le matin, le portail attendait, ouvert  deux battants ; les bergeries taient pleines de paille frache. D'heure en heure on se disait :
:C'tait le jour de mon arrive ici. J'avais pris la diligence de Beaucaire, une bonne vieille patache qui n'a pas grand chemin  faire avant d'tre rendue chez elle, mais qui flne tout le long de la route, pour avoir l'air, le soir, d'arriver de trs loin. Nous tions cinq sur l'impriale sans compter le conducteur.
:Ces gens-l partis, l'impriale sembla vide. On avait laiss le Camarguais  Arles ; le conducteur marchait sur la route  ct de ses chevaux... Nous tions seuls l-haut, le rmouleur et moi chacun dans notre coin, sans parler. Il faisait chaud ; le cuir de la capote brlait. Par moments, je sentais mes yeux se fermer et ma tte devenir lourde ; mais impossible de dormir. J'avais toujours dans les oreilles ce
:Dans la vie de matre Cornille il y avait quelque chose qui n'tait pas clair. Depuis longtemps personne, au village, ne lui portait plus de bl, et pourtant les ailes de son moulin allaient toujours leur train comme devant... Le soir, on rencontrait par les chemins le vieux meunier poussant devant lui son ne charg de gros sacs de farine.
:Chose singulire ! la chambre de la meule tait vide... Pas un sac, pas un grain de bl ; pas la moindre farine aux murs ni sur les toiles d'araigne... On ne sentait pas mme cette bonne odeur chaude de froment cras qui embaume dans les moulins... L'arbre de couche tait couvert de poussire, et le grand chat maigre dormait dessus.
:C'tait l le secret de matre Cornille ! C'tait ce pltras qu'il promenait le soir par les routes, pour sauver l'honneur du moulin et faire croire qu'on y faisait de la farine... Pauvre moulin ! Pauvre Cornille ! Depuis longtemps les minotiers leur avaient enlev leur dernire pratique. Les ailes viraient toujours, mais la meule tournait  vide.
:Les enfants revinrent tout en larmes, me conter ce qu'ils avaient vu. J'eus le coeur crev de les entendre... Sans perdre une minute, je courus chez les voisins, je leur dis la chose en deux mots, et nous convnmes qu'il fallait, sur l'heure, porter au moulin Cornille tout ce qu'il y avait de froment dans les maisons... Sitt dit, sitt fait. Tout le village se met en route, et nous arrivons l-haut avec une procession d'nes chargs de bl,--  du vrai bl, celui-l !
:C'est une justice  nous rendre :  partir de ce jour-l, jamais nous ne laissmes le vieux meunier manquer d'ouvrage. Puis, un matin, matre Cornille mourut, et les ailes de notre dernier moulin cessrent de virer, pour toujours cette fois... Cornille mort, personne ne prit sa suite. Que voulez-vous, monsieur !... tout a une fin en ce monde, et il faut croire que le temps des moulins  vent tait pass comme celui des coches sur le Rhne, des parlements et des jaquettes  grandes fleurs.
:Comment ! on t'offre une place de chroniqueur dans un bon journal de Paris, et tu as l'aplomb de refuser... Mais regarde-toi, malheureux garon ! Regarde ce pourpoint trou, ces chausses en droute, cette face maigre qui crie la faim. Voil pourtant o t'a conduit la passion des belles rimes ! Voil ce que t'ont valu dix ans de loyaux services dans les pages du sire Apollo... Est-ce que tu n'as pas honte,  la fin ?
:Il les perdait toutes de la mme faon : un beau matin, elles cassaient leur corde, s'en allaient dans la montagne, et l-haut le loup les mangeait. Ni les caresses de leur matre, ni la peur du loup, rien ne les retenait. C'tait, parat-il, des chvres indpendantes, voulant  tout prix le grand air et la libert.
:M. Seguin avait derrire sa maison un clos entour d'aubpines. C'est l qu'il mit sa nouvelle pensionnaire. Il l'attacha  un pieu, au plus bel endroit du pr, en ayant soin de lui laisser beaucoup de corde, et de temps en temps il venait voir si elle tait bien. La chvre se trouvait trs heureuse et broutait l'herbe de si bon coeur que M. Seguin tait ravi.
:--  Le loup se moque bien de tes cornes. Il m'a mang des biques autrement encornes que toi... Tu sais bien, la pauvre vieille Renaude qui tait ici l'an dernier ? une matresse chvre, forte et mchante comme un bouc. Elle s'est battue avec le loup toute la nuit... puis, le matin, le loup l'a mange.
:Quand la chvre blanche arriva dans la montagne, ce fut un ravissement gnral. Jamais les vieux sapins n'avaient rien vu d'aussi joli. On la reut comme une petite reine. Les chtaigniers se baissaient jusqu' terre pour la caresser du bout de leurs branches. Les gents d'or s'ouvraient sur son passage, et sentaient bon tant qu'ils pouvaient. Toute la montagne lui fit fte.
:Tu penses, Gringoire, si notre chvre tait heureuse ! Plus de corde, plus de pieu... rien qui l'empcht de gambader, de brouter  sa guise... C'est l qu'il y en avait de l'herbe ! jusque par-dessus les cornes, mon cher !... Et quelle herbe ! Savoureuse, fine, dentele, faite de mille plantes... C'tait bien autre chose que le gazon du clos. Et les fleurs donc !... De grandes campanules bleues, des digitales de pourpre  longs calices, toute une fort de fleurs sauvages dbordant de sucs capiteux !...
:La chvre blanche,  moiti sole, se vautrait l dedans les jambes en l'air et roulait le long des talus, ple-mle avec les feuilles tombes et les chtaignes... Puis, tout  coup, elle se redressait d'un bond sur ses pattes. Hop ! la voil partie, la tte en avant,  travers les maquis et les buissires, tantt sur un pic, tantt au fond d'un ravin, l-haut, en bas, partout... On aurait dit qu'il y avait dix chvres de M. Seguin dans la montagne.
:Elle franchissait d'un saut de grands torrents qui l'claboussaient au passage de poussire humide et d'cume. Alors, toute ruisselante, elle allait s'tendre sur quelque roche plate et se faisait scher par le soleil... Une fois, s'avanant au bord d'un plateau, une fleur de cytise aux dents, elle aperu en bas, tout en bas dans la plaine, la maison de M. Seguin avec le clos derrire. Cela la fit rire aux larmes.
:Blanquette se sentit perdue... Un moment en se rappelant l'histoire de la vieille Renaude, qui s'tait battue toute la nuit pour tre mange le matin, elle se dit qu'il vaudrait peut-tre mieux se laisser manger tout de suite ; puis, s'tant ravise, elle tomba en garde, la tte basse et la corne en avant, comme une brave chvre de M. Seguin qu'elle tait... Non pas qu'elle et l'espoir de tuer le loup,--  les chvres ne tuent pas le loup,--  mais seulement pour voir si elle pourrait tenir aussi longtemps que la Renaude...
:Ah ! la brave chevrette, comme elle y allait de bon coeur ! Plus de dix fois, je ne mens pas, Gringoire, elle fora le loup  reculer pour reprendre haleine. Pendant ces trves d'une minute, la gourmande cueillait en hte encore un brin de sa chre herbe ; puis elle retournait au combat, la bouche pleine... Cela dura toute la nuit. De temps en temps la chvre de M. Seguin regardait les toiles danser dans le ciel clair, et elle se disait :
:Quand elle eut tir les provisions du panier, Stphanette se mit  regarder curieusement autour d'elle. Relevant un peu sa belle jupe du dimanche qui aurait pu s'abmer, elle entra dans le parc, voulut voir le coin o je couchais, la crche de paille avec la peau de mouton, ma grande cape accroche au mur, ma crosse, mon fusil  pierre. Tout cela l'amusait.
:Pour aller au village, en descendant de mon moulin, on passe devant un mas bti prs de la route au fond d'une grande cour plante de micocouliers. C'est la vraie maison du mnager de Provence, avec ses tuiles rouges, sa large faade brune irrgulirement perce, puis tout en haut la girouette du grenier, la poulie pour hisser les meules, et quelques touffes de foin brun qui dpassent...
:Il s'appelait Jan. C'tait un admirable paysan de vingt ans, sage comme une fille, solide et le visage ouvert. Comme il tait trs beau, les femmes le regardaient ; mais lui n'en avait qu'une en tte,--  une petite Arlsienne, toute en velours et en dentelles, qu'il avait rencontre sur la Lice d'Arles, une fois.--  Au mas, on ne vit pas d'abord cette liaison avec plaisir. La fille passait pour coquette, et ses parents n'taient pas du pays. Mais Jan voulait son Arlsienne  toute force. Il disait :
:Donc, un dimanche soir, dans la cour du mas, la famille achevait de dner. C'tait presque un repas de noces. La fiance n'y assistait pas, mais on avait bu en son honneur tout le temps... Un homme se prsente  la porte, et, d'une voix qui tremble, demande  parler  matre Estve,  lui seul. Estve se lve et sort sur la route.
:--  Matre, lui dit l'homme, vous allez marier votre enfant  une coquine, qui a t ma matresse pendant deux ans. Ce que j'avance, je le prouve : voici des lettres !... Les parents savent tout et me l'avaient promise ; mais, depuis que votre fils la recherche, ni eux ni la belle ne veulent plus de moi... J'aurais cru pourtant qu'aprs a elle ne pouvait pas tre la femme d'un autre.
:Grande joie au mas... Il y eut du chteau-neuf pour tout le monde et du vin cuit comme s'il en pleuvait. Puis des ptards, des feux sur l'aire, des lanternes de couleur plein les micocouliers... Vive saint loi ! On farandola  mort. Cadet brla sa blouse neuve... Jan lui-mme avait l'air content ; il voulut faire danser sa mre ; la pauvre femme en pleurait de bonheur.
:J'ai cherch bien longtemps d'o ce proverbe pouvait venir, ce que c'tait que cette mule papale et ce coup de pied gard pendant sept ans. Personne ici n'a pu me renseigner  ce sujet, pas mme Francet Mama, mon joueur de fifre, qui connat pourtant son lgendaire provenal sur le bout du doigt. Francet pense comme moi qu'il y a l-dessous quelque ancienne chronique du pays d'Avignon ; mais il n'en a jamais entendu parler autrement que par le proverbe...
:Tous les dimanches, en sortant de vpres, le digne homme allait lui faire sa cour ; et quand il tait l-haut, assis au bon soleil, sa mule prs de lui, ses cardinaux tout autour tendus aux pieds des souches, alors il faisait dboucher un flacon de vin du cru,--  ce beau vin, couleur de rubis qui s'est appel depuis le Chteau-Neuf des Papes,
:Et puis le lendemain savez-vous ce qui arriva ? Tistet Vdne troqua sa vieille jaquette jaune contre une belle aube en dentelles, un camail de soie violette, des souliers  boucles, et il entra dans la matrise du Pape, o jamais avant lui on n'avait reu que des fils de nobles et des neveux de cardinaux... Voil ce que c'est que l'intrigue !... Mais Tistet ne s'en tint pas l.
:Ni la mule non plus, cela ne la faisait pas rire... Maintenant,  l'heure de son vin, elle voyait toujours arriver chez elle cinq ou six petits clercs de matrise qui se fourraient vite dans la paille avec leur camail et leurs dentelles ; puis, au bout d'un moment, une bonne odeur chaude de caramel et d'aromates emplissait l'curie, et Tistet Vdne apparaissait portant avec prcaution le bol de vin  la franaise. Alors le martyre de la pauvre bte commenait.
:Pcare ! elle n'aurait pas mieux demand, elle, que de descendre... ; mais par o ? L'escalier, il n'y fallait pas songer : a se monte encore, ces choses-l ; mais,  la descente, il y aurait de quoi se rompre cent fois les jambes... Et la pauvre mule se dsolait, et, tout en rdant sur la plate-forme avec ses gros yeux pleins de vertige, elle pensait  Tistet Vdne :
:Cette ide de coup de sabot lui redonnait un peu de coeur au ventre ; sans cela elle n'aurait pas pu se tenir... Enfin on parvint  la tirer de l-haut ; mais ce fut toute une affaire. Il fallut la descendre avec un cric, des cordes, une civire. Et vous pensez quelle humiliation pour la mule d'un pape de se voir pendue  cette hauteur, nageant des pattes dans le vide comme un hanneton au bout d'un fil. Et tout Avignon qui la regardait.
:Sept ans se passrent ainsi ; puis, au bout de ces sept annes, Tistet Vdne revint de la cour de Naples. Son temps n'tait pas encore fini l-bas ; mais il avait appris que le premier moutardier du Pape venait de mourir subitement en Avignon, et, comme la place lui semblait bonne, il tait arriv en grande hte pour se mettre sur les rangs.
:--  Si, mon enfant, tu la verras, fit le bon Pape tout mu... Et puisque tu l'aimes tant, cette brave bte, je ne veux plus que tu vives loin d'elle. Ds ce jour, je t'attache  ma personne en qualit de premier moutardier... Mes cardinaux crieront, mais tant pis ! j'y suis habitu... Viens nous trouver demain,  la sortie de vpres, nous te remettrons les insignes de ton grade en prsence de notre chapitre, et puis... je te mnerai voir la mule, et tu viendras  la vigne avec nous deux... h ! h ! Allons ! va...
:Si Tistet Vdne tait content en sortant de la grande salle, avec quelle impatience il attendit la crmonie du lendemain, je n'ai pas besoin de vous le dire. Pourtant il y avait dans le palais quelqu'un de plus heureux encore et de plus impatient que lui : c'tait la mule. Depuis le retour de Vdne jusqu'aux vpres du jour suivant, la terrible bte ne cessa de se bourrer d'avoine et de tirer au mur avec ses sabots de derrire. Elle aussi se prparait pour la crmonie...
:Sitt entr, le premier moutardier salua d'un air galant, et se dirigea vers le haut perron, o le Pape l'attendait pour lui remettre les insignes de son grade : la cuiller de buis jaune et l'habit de safran. La mule tait au bas de l'escalier, toute harnache et prte  partir pour la vigne... Quand il passa prs d'elle, Tistet Vdne eut un bon sourire et s'arrta pour lui donner deux ou trois petites tapes amicales sur le dos, en regardant du coin de l'oeil si le Pape le voyait. La position tait bonne... La mule prit son lan :
:Cette nuit je n'ai pas pu dormir. Le mistral tait en colre, et les clats de sa grande voix m'ont tenu veill jusqu'au matin. Balanant lourdement ses ailes mutiles qui sifflaient  la bise comme les agrs d'un navire, tout le moulin craquait. Des tuiles s'envolaient de sa toiture en droute. Au loin, les pins serrs dont la colline est couverte s'agitaient et bruissaient dans l'ombre. On se serait cru en pleine mer...
:Vers cinq heures, le porte-voix des gardiens m'appelait pour dner. Je prenais alors un petit sentier dans le maquis grimpant  pic au-dessus de la mer, et je revenais lentement vers le phare, me retournant  chaque pas sur cet immense horizon d'eau et de lumire qui semblait s'largir  mesure que je montais.
:L-haut c'tait charmant. Je vois encore cette belle salle  manger  larges dalles,  lambris de chne, la bouillabaisse fumant au milieu, la porte grande ouverte sur la terrasse blanche et tout le couchant qui entrait... Les gardiens taient l, m'attendant pour se mettre  table. Il y en avait trois, un Marseillais et deux Corses, tous trois petits, barbus, le mme visage tann, crevass, le mme pelone (caban) en poil de chvre, mais d'allure et d'humeur entirement opposes.
:A la faon de vivre de ces gens, on sentait tout de suite la diffrence des deux races. Le Marseillais, industrieux et vif, toujours affair, toujours en mouvement, courait l'le du matin au soir, jardinant, pchant, ramassant des oeufs de gouailles, s'embusquant dans le maquis pour traire une chvre au passage ; et toujours quelque aoli ou quelque bouillabaisse en train.
:Pensez donc ! venir s'enfermer au phare pour son plaisir !... Eux qui trouvent les journes si longues, et qui sont si heureux quand c'est leur tour d'aller  terre... Dans la belle saison, ce grand bonheur leur arrive tous les mois. Dix jours de terre pour trente jours de phare, voil le rglement ; mais avec l'hiver et les gros temps, il n'y a plus de rglement qui tienne. Le vent souffle, la vague monte, les Sanguinaires sont blanches d'cume, et les gardiens de service restent bloqus deux ou trois mois de suite, quelquefois mme dans de terribles conditions.
:Nos repas se passaient ainsi  causer longuement : le phare, la mer, des rcits de naufrages, des histoires de bandits corses... Puis, le jour tombant, le gardien du premier quart allumait sa petite lampe, prenait sa pipe, sa gourde, un gros Plutarque  tranche rouge, toute la bibliothque des Sanguinaires, et disparaissait par le fond. Au bout d'un moment, c'tait dans tout le phare un fracas de chanes, de poulies, de gros poids d'horloges qu'on remontait.
:Imaginez une lampe carcel gigantesque  six rangs de mches, autour de laquelle pivotent lentement les parois de la lanterne, les unes remplies par une norme lentille de cristal, les autres ouvertes sur un grand vitrage immobile qui met la flamme  l'abri du vent... En entrant j'tais bloui. Ces cuivres, ces tains, ces rflecteurs de mtal blanc, ces murs de cristal bomb qui tournaient, avec des grands cercles bleutres, tout ce miroitement, tout ce cliquetis de lumires, me donnait un moment de vertige.
:Au dehors, le noir, l'abme. Sur le petit balcon qui tourne autour du vitrage, le vent court comme un fou, en hurlant. Le phare craque, la mer ronfle. A la pointe de l'le, sur les brisants, les lames font comme des coups de canon... Par moments un doigt invisible frappe aux carreaux : quelque oiseau de nuit, que la lumire attire, et qui vient se casser la tte contre le cristal...
:A minuit, le gardien se levait, jetait un dernier coup d'oeil  ses mches, et nous descendions. Dans l'escalier on rencontrait le camarade du second quart qui montait en se frottant les yeux ; on lui passait la gourde, le Plutarque... Puis, avant de gagner nos lits, nous entrions un moment dans la chambre du fond, toute encombre de chanes, de gros poids, de rservoirs d'tain, de cordages, et l,  la lueur de sa petite lampe, le gardien crivait sur le grand livre du phare, toujours ouvert :
:Un soir que nous fuyions devant la tempte, notre bateau vint se rfugier  l'entre du dtroit de Bonifacio, au milieu d'un massif de petites les... Leur aspect n'avait rien d'engageant : grands rocs pels, couverts d'oiseaux, quelques touffes d'absinthe, des maquis de lentisques, et,  et l, dans la vase, des pices de bois en train de pourrir : mais, ma foi, pour passer la nuit, ces roches sinistres valaient encore mieux que le rouf d'une vieille barque  demi ponte, o la lame entrait comme chez elle, et nous nous en contentmes.
:L-dessus, le brave Lionetti, tout mu, secoua les cendres de sa pipe et se roula dans son caban en me souhaitant la bonne nuit... Pendant quelque temps encore, les matelots causrent entre eux  demi-voix... Puis, l'une aprs l'autre, les pipes s'teignirent... On ne parla plus... Le vieux berger s'en alla... Et je restai seul  rver au milieu de l'quipage endormi.
:C'est ainsi que je passai toute la nuit  rver, voquant,  dix ans de distance, l'me du pauvre navire dont les dbris m'entouraient... Au loin, dans le dtroit, la tempte faisait rage ; la flamme du bivac se courbait sous la rafale ; et j'entendais notre barque danser au pied des roches en faisant crier son amarre.
:Le plus gai, le plus satisfait de tous, tait un petit Bonifacien hl et trapu qu'on appelait Palombo. Celui-l ne faisait que chanter, mme dans les plus gros temps. Quand la lame devenait lourde, quand le ciel assombri et bas se remplissait de grsil, et qu'on tait l tous, le nez en l'air, la main sur l'coute,  guetter le coup de vent qui allait venir, alors, dans le grand silence et l'anxit du bord, la voix tranquille de Palombo commenait :
:Et nous vmes entrer un grand gars bien dcoupl, vrai type de braconnier ou de banditto, avec son bonnet de laine brune et son pelone en poils de chvre. En dbarquant je l'avais dj remarqu, assis devant la porte, sa pipe rouge aux dents, un fusil entre les jambes ; mais, je ne sais pourquoi, il s'tait enfui  notre approche. Peut-tre croyait-il que nous avions des gendarmes avec nous. Quand il entra, la douanire rougit un peu.
:Tous les ans,  la Chandeleur, les potes provenaux publient en Avignon un joyeux petit livre rempli jusqu'aux bords de beaux vers et de jolis contes. Celui de cette anne m'arrive  l'instant, et j'y trouve un adorable fabliau que je vais essayer de vous traduire en l'abrgeant un peu... Parisiens, tendez vos mannes. C'est de la fine fleur de farine provenale qu'on va vous servir cette fois...
:Bon comme le pain, franc comme l'or, il aimait paternellement ses Cucugnanais ; pour lui, son Cucugnan aurait t le paradis sur terre, si les Cucugnanais lui avaient donn un peu plus de satisfaction. Mais, hlas ! les araignes filaient dans son confessionnal, et, le beau jour de Pques, les hosties restaient au fond de son saint-ciboire. Le bon prtre en avait le coeur meurtri, et toujours il demandait  Dieu la grce de ne pas mourir avant d'avoir ramen au bercail son troupeau dispers.
:--  coutez, mon pauvre monsieur Martin, puisque vous voulez, cote que cote, tre sr de tout ceci, et voir de vos yeux de quoi il retourne, prenez ce sentier, filez en courant, si vous savez courir... Vous trouverez,  gauche, un grand portail. L, vous vous renseignerez sur tout. Dieu vous le donne !
:C'tait un long sentier tout pav de braise rouge. Je chancelais comme si j'avais bu ;  chaque pas, je trbuchais ; j'tais tout en eau, chaque poil de mon corps avait sa goutte de sueur, et je haletais de soif... Mais, ma foi, grce aux sandales que le bon saint Pierre m'avait prtes, je ne me brlai pas les pieds.
:Quand j'eus fait assez de faux pas clopin-clopant, je vis  ma main gauche une porte... non, un portail, un norme portail, tout billant, comme la porte d'un grand four. Oh ! mes enfants, quel spectacle ! L on ne demande pas mon nom ; l, point de registre. Par fournes et  pleine porte, on entre l, mes frres, comme le dimanche vous entrez au cabaret.
:Je suais  grosses gouttes, et pourtant j'tais transi, j'avais le frisson. Mes cheveux se dressaient. Je sentais le brl, la chair rtie, quelque chose comme l'odeur qui se rpand dans notre Cucugnan quand loy, le marchal, brle pour la ferrer la botte d'un vieil ne. Je perdais haleine dans cet air puant et embras ; j'entendais une clameur horrible, des gmissements, des hurlements et des jurements.
:--  Vous sentez bien, mes frres, reprit le bon abb Martin, vous sentez bien que ceci ne peut pas durer. J'ai charge d'mes, et je veux, je veux vous sauver de l'abme o vous tes tous en train de rouler tte premire. Demain je me mets  l'ouvrage, pas plus tard que demain. Et l'ouvrage ne manquera pas ! Voici comment je m'y prendrai. Pour que tout se fasse bien, il faut tout faire avec ordre. Nous irons rang par rang, comme  Jonquires quand on danse.
:Le diable soit de l'amiti ! Justement ce matin-l il faisait un temps admirable, mais qui ne valait rien pour courir les routes : trop de mistral et trop de soleil, une vraie journe de Provence. Quand cette maudite lettre arriva, j'avais dj choisi mon cagnard (abri) entre deux roches, et je rvais de rester l tout le jour, comme un lzard,  boire de la lumire, en coutant chanter les pins... Enfin, que voulez-vous faire ? Je fermai le moulin en maugrant, je mis la clef sous la chatire. Mon bton, ma pipe, et me voil parti.
:Bien sr qu'au fond d'elle-mme Mamette trouvait qu'il faisait dj un peu frais pour me conduire jusqu' la place ; mais elle n'en laissa rien paratre. Seulement, pendant qu'elle l'aidait  passer les manches de son habit, un bel habit tabac d'Espagne  boutons de nacre, j'entendais la chre crature qui lui disait doucement :
:...La nuit tombait, quand nous sortmes, le grand-pre et moi. La petite bleue nous suivait de loin pour le ramener ; mais lui ne la voyait pas, et il tait tout fier de marcher  mon bras, comme un homme. Mamette, rayonnante, voyait cela du pas de sa porte, et elle avait en nous regardant de jolis hochements de tte qui semblaient dire : Tout de mme, mon pauvre homme !... il marche encore.
:Tout le chteau est en moi... Des chambellans, des majordomes, montent et descendent en courant les escaliers de marbre... Les galeries sont pleines de pages et de courtisans en habits de soie qui vont d'un groupe  l'autre quter des nouvelles  voix basse... Sur les larges perrons, les dames d'honneur plores se font de grandes rvrences en essuyant leurs yeux avec de jolis mouchoirs brods.
:Et le roi ? O est monseigneur le roi ?... Le roi s'est enferm tout seul dans une chambre, au bout du chteau... Les Majests n'aiment pas qu'on les voie pleurer... Pour la reine, c'est autre chose... Assise au chevet du petit Dauphin, elle a son beau visage baign de larmes, et sanglote bien haut devant tous, comme ferait une drapire.
:--  Hol, dit-il, je ne veux pas que la mort vienne me prendre, et je saurai bien l'empcher d'arriver jusqu'ici... Qu'on fasse venir sur l'heure quarante lansquenets trs forts pour monter la garde autour de notre lit !... Que cent gros canons veillent nuit et jour, mche allume, sous nos fentres ! Et malheur  la mort, si elle ose s'approcher de nous !...
:La suite du discours ne vient pas... Il fait si chaud dans cette calche !... A perte de vue, la route de la Combe-aux-Fes poudroie sous le soleil du Midi... L'air est embras... et sur les ormeaux du bord du chemin, tout couverts de poussire blanche, des milliers de cigales se rpondent d'un arbre  l'autre... Tout  coup M. le sous-prfet tressaille. L-bas, au pied d'un coteau, il vient d'apercevoir un petit bois de chnes verts qui semble lui faire signe.
:Dans le petit bois de chnes verts il y a des oiseaux, des violettes, et des sources sous l'herbe fine... Quand ils ont aperu M. le sous-prfet avec sa belle culotte et sa serviette en chagrin gaufr, les oiseaux ont eu peur et se sont arrts de chanter, les sources n'ont plus os faire de bruit, et les violettes se sont caches dans le gazon... Tout ce petit monde-l n'a jamais vu de sous-prfet, et se demande  voix basse quel est ce beau seigneur qui se promne en culotte d'argent.
:A voix basse, sous la feuille, on se demande quel est ce beau seigneur en culotte d'argent... Pendant ce temps-l, M. le sous-prfet, ravi du silence et de la fracheur du bois, relve les pans de son habit, pose son claque sur l'herbe et s'assied dans la mousse au pied d'un jeune chne ; puis il ouvre sur ses genoux sa grande serviette de chagrin gaufr et en tire une large feuille de papier ministre.
:Voile-toi la face,  Muse, des comices agricoles !... Lorsque, au bout d'une heure, les gens de la sous-prfecture, inquiets de leur matre, sont entrs dans le petit bois, ils ont vu un spectacle qui les a fait reculer d'horreur... M. le sous-prfet tait couch sur le ventre, dans l'herbe, dbraill comme un bohme. Il avait mis son habit bas ;... et, tout en mchonnant des violettes, M. le sous-prfet faisait des vers.
:Je lui versai son eau-de-vie. Il commena  la dguster par petites fois, d'un air attendri... Tout  coup, je ne sais quelle fantaisie le piquant, il se leva, son verre  la main, promena un instant autour de lui sa tte de vipre aveugle, avec le sourire aimable du monsieur qui va parler, puis, d'une voix stridente, comme pour haranguer un banquet de deux cents couverts :
:Son toast fini, son verre bu, il me demanda l'heure et s'en alla, d'un air farouche, sans me dire adieu... J'ignore comment les huissiers de M. Duruy se trouvrent de sa visite ce matin-l ; mais je sais bien que jamais de ma vie je ne me suis senti si triste, si mal en train qu'aprs le dpart de ce terrible aveugle. Mon encrier m'coeurait, ma plume me faisait horreur, j'aurais voulu m'en aller loin, courir, voir des arbres, sentir quelque chose de bon... Quelle haine, grand Dieu ! que de fiel ! quel besoin de baver sur tout, de tout salir ! Ah ! le misrable...
:Eh bien, non ! je suis encore trop prs de Paris. Tous les jours, jusque dans mes pins, il m'envoie les claboussures de ses tristesses... A l'heure mme o j'cris ces lignes, je viens d'apprendre la mort misrable du pauvre Charles Barbara ; et mon moulin en est tout en deuil. Adieu les courlis et les cigales ! Je n'ai plus le coeur  rien de gai... Voil pourquoi, madame, au lieu du joli conte badin que je m'tais promis de vous faire, vous n'aurez encore aujourd'hui qu'une lgende mlancolique.
:Du train dont il menait sa vie, royalement, et semant l'or sans compter, on aurait dit que sa cervelle tait inpuisable... Elle s'puisait cependant, et  mesure on pouvait voir les yeux s'teindre, la joue devenir plus creuse. Un jour enfin, au matin d'une dbauche folle, le malheureux, rest seul parmi les dbris du festin et les lustres qui plissaient, s'pouvanta de l'norme brche qu'il avait dj faite  son lingot ; il tait temps de s'arrter.
:Ds lors, ce fut une existence nouvelle. L'homme  la cervelle d'or s'en alla vivre,  l'cart, du travail de ses mains, souponneux et craintif comme un avare, fuyant les tentations, tchant d'oublier lui-mme ces fatales richesses auxquelles il ne voulait plus toucher... Par malheur, un ami l'avait suivi dans sa solitude, et cet ami connaissait son secret.
:Alors on le vit s'en aller dans les rues, l'air gar, les mains en avant, trbuchant comme un homme ivre. Le soir,  l'heure o les bazars s'illuminent, il s'arrta devant une large vitrine dans laquelle tout un fouillis d'toffes et de parures reluisait aux lumires, et resta l longtemps  regarder deux bottines de satin bleu bordes de duvet de cygne. Je sais quelqu'un  qui ces bottines feraient bien plaisir, se disait-il en souriant ; et, ne se souvenant dj plus que la petite femme tait morte, il entra pour les acheter.
:Personne aux champs... Notre belle Provence catholique laisse la terre se reposer le dimanche... Les chiens seuls au logis, les fermes closes... De loin en loin, une charrette de roulier avec sa bche ruisselante, une vieille encapuchonne dans sa mante feuille morte, des mules en tenue de gala, housse de sparterie bleue et blanche, pompons rouge, grelots d'argent,--  emportant au petit trot toute une carriole de gens de mas qui vont  la messe ; puis, l-bas,  travers la brume, une barque sur la roubine et un pcheur debout qui lance son pervier...
:Pas moyen de lire en route ce jour-l. La pluie tombait par torrents, et la tramontane vous la jetait  pleins seaux dans la figure... Je fis le chemin tout d'une haleine, et enfin, aprs trois heures de marche, j'aperus devant moi les petits bois de cyprs au milieu desquels le pays de Maillane s'abrite de peur du vent.
:Le logis du pote est  l'extrmit du pays ; c'est la dernire maison  main gauche, sur la route de Saint-Remy,--  une maisonnette  un tage avec un jardin devant... J'entre doucement... Personne ! La porte du salon est ferme, mais j'entends derrire quelqu'un qui marche et qui parle  haute voix... Ce pas et cette voix me sont bien connus... Je m'arrte un moment dans le petit couloir peint  la chaux, la main sur le bouton de la porte, trs mu. Le coeur me bat.--  Il est l. Il travaille... Faut-il attendre que la strophe soit finie ?... Ma foi ! tant pis, entrons.
:--  Comment ! c'est toi ? cria Mistral en me sautant au cou ; la bonne ide que tu as eue de venir !... Tout juste aujourd'hui, c'est la fte de Maillane. Nous avons la musique d'Avignon, les taureaux, la procession, la farandole, ce sera magnifique... La mre va rentrer de la messe ; nous djeunons, et puis, zou ! nous allons voir danser les jolies filles...
:Je tenais le cahier de Calendal entre mes mains, et je le feuilletais, plein d'motion... Tout  coup une musique de fifres et de tambourins clate dans la rue, devant la fentre, et voil mon Mistral qui court  l'armoire, en tire des verres, des bouteilles, trane la table au milieu du salon, et ouvre la porte aux musiciens en me disant :
:La petite pice se remplit de monde. On pose les tambourins sur les chaises, la vieille bannire dans un coin ; et le vin cuit circule. Puis quand on a vid quelques bouteilles  la sant de M. Frdric, qu'on a caus gravement de la fte, si la farandole sera aussi belle que l'an dernier, si les taureaux se comporteront bien, les musiciens se retirent et vont donner l'aubade chez les autres conseillers. A ce moment, la mre de Mistral arrive.
:En un tour de main la table est dresse : un beau linge blanc et deux couverts. Je connais les usages de la maison ; je sais que lorsque Mistral a du monde, sa mre ne se met pas  table... La pauvre vieille femme ne connat que son provenal et se sentirait mal  l'aise pour causer avec des Franais... D'ailleurs, on a besoin d'elle  la cuisine.
:Des entreprises surhumaines !... Il y avait l-haut, dans les rochers de Lure, une fort de cdres inaccessibles, o jamais bcheron n'osa monter. Calendal y va, lui. Il s'y installe tout seul pendant trente jours. Pendant trente jours, on entend le bruit de sa hache qui sonne en s'enfonant dans les troncs. La fort crie ; l'un aprs l'autre, les vieux arbres gants tombent et roulent au fond des abmes et quand Calendal redescend, il ne reste plus un cdre sur la montagne...
:Aprs souper, trop las pour courir encore, nous montmes dans la chambre de Mistral. C'est une modeste chambre de paysan, avec deux grands lits. Les murs n'ont pas de papier ; les solives du plafond se voient... Il y a quatre ans, lorsque l'Acadmie donna  l'auteur de Mireille le prix de trois mille francs, Mme Mistral eut une ide.
:C'est dans un grand repas je ne sais o. On apporte sur la table un magnifique service en faence de Moustiers. Au fond de chaque assiette, dessin en bleu dans l'mail, il y a un sujet provenal ; toute l'histoire du pays tient l dedans. Aussi il faut voir avec quel amour sont dcrites ces belles faences ; une strophe pour chaque assiette, autant de petits pomes d'un travail naf et savant, achevs comme un tableautin de Thocrite.
:Puis, voil qu'un beau jour le fils d'un de ces paysans s'prend de ces grandes ruines et s'indigne de les voir ainsi profanes ; vite, vite, il chasse le btail hors de la cour d'honneur ; et, les fes lui venant en aide,  lui tout seul il reconstruit le grand escalier, remet des boiseries aux murs, des vitraux aux fentres, relve les tours, redore la salle du trne, et met sur pied le vaste palais d'autre temps, o logrent des papes et des impratrices.
:C'est la troisime messe qui commence. Il n'y a plus que quelques pas  faire pour arriver  la salle  manger ; mais, hlas !  mesure que le rveillon approche, l'infortun Balagure se sent pris d'une folie d'impatience et de gourmandise. Sa vision s'accentue, les carpes dores, les dindes rties, sont l, l... Il les touche ;... il les... Oh ! Dieu !... Les plats fument, les vins embaument ; et secouant son grelot enrag, la petite sonnette lui crie :
:Il faut voir la figure effare que font tous les assistants ! Obligs de suivre  la mimique du prtre cette messe dont ils n'entendent pas un mot, les uns se lvent quand les autres s'agenouillent, s'asseyent quand les autres sont debout ; et toutes les phases de ce singulier office se confondent sur les bancs dans une foule d'attitudes diverses. L'toile de Nol en route dans les chemins du ciel, l-bas, vers la petite table, plit d'pouvant en voyant cette confusion...
:Matre Arnoton, ses grandes lunettes d'acier sur le nez, cherche dans son paroissien o diantre on peut bien en tre. Mais au fond, tous ces braves gens, qui eux aussi pensent  rveillonner, ne sont pas fchs que la messe aille ce train de poste ; et quand dom Balagure, la figure rayonnante, se tourne vers l'assistance en criant de toutes ses forces :  Ite, missa est , il n'y a qu'une voix dans la chapelle pour lui rpondre un  Deo gratias  si joyeux, si entranant, qu'on se croirait dj  table au premier toast du rveillon.
:--  Retire-toi de mes yeux, mauvais chrtien ! lui dit le souverain Juge, notre matre  tous. Ta faute est assez grande pour effacer toute une vie de vertu... Ah ! tu m'as vol une messe de nuit... Eh bien ! tu m'en payeras trois cents en place, et tu n'entreras en paradis que quand tu auras clbr dans ta propre chapelle ces trois cents messes de Nol en prsence de tous ceux qui ont pch par ta faute et avec toi...
:Dans le fond, un petit vieillard de taille enfantine,  genoux au milieu du choeur, agitait dsesprment une sonnette sans grelot et sans voix, pendant qu'un prtre, habill de vieil or, allait, venait devant l'autel en rcitant des oraisons dont on n'entendait pas un mot... Bien sr c'tait dom Balagure, en train de dire sa troisime messe basse.
:... L'auberge d'en face, au contraire, tait silencieuse et comme abandonne. De l'herbe sous le portail, des volets casss, sur la porte un rameau de petit houx tout rouill qui pendait comme un vieux panache, les marches du seuil cales avec des pierres de la route... Tout cela si pauvre, si pitoyable, que c'tait une charit vraiment de s'arrter l pour boire un coup.
:Quand elle fut bien sre que je parlais srieusement, l'htesse se mit  aller et venir d'un air trs affair, ouvrant des tiroirs, remuant des bouteilles, essuyant des verres, drangeant les mouches... On sentait que ce voyageur  servir tait tout un vnement. Par moments la malheureuse s'arrtait, et se prenait la tte comme si elle dsesprait d'en venir  bout.
:--  Qu'est-ce que voulez, monsieur ? Les hommes sont comme a, ils n'aiment pas voir pleurer ; et moi je pleure toujours depuis la mort des petites... Puis, c'est si triste cette grande baraque o il n'y a jamais personne... Alors, quand il s'ennuie trop, mon pauvre Jos va boire en face, et comme il a une belle voix, l'Arlsienne le fait chanter. Chut !... le voil qui recommence.
:Deux heures sonnent  l'horloge de la ville, un ancien marabout dont j'aperois d'ici les grles murailles blanches... Pauvre diable de marabout ! Qui lui aurait dit cela, il y a trente ans, qu'un jour il porterait au milieu de la poitrine un gros cadran municipal, et que, tous les dimanches, sur le coup de deux heures, il donnerait aux glises de Milianah le signal de sonner les vpres ?... Ding ! dong ! voil les cloches parties !... Nous en avons pour longtemps...
:Oh ! comme ils sont heureux les musiciens du 3e ! L'oeil fix sur les doubles croches, ivres de rythme et de tapage, ils ne songent  rien qu' compter leurs mesures. Leur me, toute leur me tient dans ce carr de papier large comme la main,--  qui tremble au bout de l'instrument entre deux dents de cuivre. Une, deux, trois, partez ! Tout est l pour ces braves gens ; jamais les airs nationaux qu'ils jouent ne leur ont donn le mal du pays... Hlas ! moi qui ne suis pas de la musique, cette musique me fait peine, et je m'loigne...
:Voici le cas :--  Le cad des Beni-Zougzougs ayant eu quelque contestation avec un juif de Milianah au sujet d'un lopin de terre, les deux parties sont convenues de porter le diffrend devant Sid'Omar et de s'en remettre  son jugement. Rendez-vous est pris pour le jour mme, les tmoins sont convoqus ; tout  coup voil mon juif qui se ravise, et vient, seul, sans tmoins, dclarer qu'il aime mieux s'en rapporter au juge de paix des Franais qu' Sid'Omar... L'affaire en est l  mon arrive.
:... Grand moi dans la boutique de Sid'-Omar... Le cafetier remplit les tasses, rallume les pipes. On cause, on rit  belles dents. C'est si amusant de voir rosser un juif !... Au milieu du brouhaha et de la fume, je gagne la porte doucement ; j'ai envie d'aller rder un peu du ct d'Isral pour savoir comment les coreligionnaires d'Iscariote ont pris l'affront fait  leur frre...
:Il y a beaucoup d'agents d'affaires en Algrie, presque autant que de sauterelles. Le mtier est bon, parat-il. Dans tous les cas, il a cet avantage qu'on y peut entrer de plain-pied, sans examens, ni cautionnement, ni stage. Comme  Paris nous nous faisons hommes de lettres, on se fait agent d'affaires en Algrie. Il suffit pour cela de savoir un peu de franais, d'espagnol, d'arabe, d'avoir toujours un code dans ses fontes, et sur toute chose le temprament du mtier.
:Les fonctions de l'agent sont trs varies : tour  tour avocat, avou, courtier, expert, interprte, teneur de livres, commissionnaire, crivain public, c'est le matre Jacques de la colonie. Seulement Harpagon n'en avait qu'un, de matre Jacques, et la colonie en a plus qu'il ne lui en faut. Rien qu' Milianah, on les compte par douzaines. En gnral, pour viter les frais de bureau, ces messieurs reoivent leurs clients au caf de la grand'place et donnent leurs consultations--  les donnent-ils ?--  entre l'absinthe et le champoreau.
:L'orage diminue. Profitant d'une embellie, je me hte de quitter cette cour des Miracles et je me dirige vers le dner de Sid'Omar ; il est temps... En traversant la grand'place, j'ai encore rencontr mon vieux juif de tantt. Il s'appuie sur son agent d'affaires ; ses tmoins marchent joyeusement derrire lui ; une bande de vilains petits juifs gambade  l'entour... Tous les visages rayonnent. L'agent se charge de l'affaire : Il demandera au tribunal deux mille francs d'indemnit.
:Je reviens  l'htel, lentement, le long des remparts. D'adorables senteurs d'orangers et de thuyas montent de la plaine. L'air est doux, le ciel presque pur... L-bas, au bout du chemin, se dresse un vieux fantme de muraille, dbris de quelque ancien temple. Ce mur est sacr : tous les jours les femmes arabes viennent y suspendre des  ex-voto , fragments de hacks et de foutas, longues tresses de cheveux roux lis par des fils d'argent, pans de beurnouss... Tout cela va flottant sous un mince rayon de lune, au souffle tide de la nuit...
:Fatigu de tuer, coeur par l'odeur infecte, je rentrai. A l'intrieur de la ferme, il y en avait presque autant que dehors. Elles taient entres par les ouvertures des portes, des fentres, la baie des chemines. Au bord des boiseries, dans les rideaux dj tout mangs, elles se tranaient, tombaient, volaient, grimpaient aux murs blancs avec une ombre gigantesque qui doublait leur laideur. Et toujours cette odeur pouvantable.
:A dner, il fallut se passer d'eau. Les citernes, les bassins, les puits, les viviers, tout tait infect. Le soir, dans ma chambre, o l'on en avait pourtant tu des quantits, j'entendis encore des grouillements sous les meubles, et ce craquement d'lytres semblable au ptillement des gousses qui clatent  la grande chaleur. Cette nuit-l non plus je ne pus pas dormir. D'ailleurs autour de la ferme tout restait veill. Des flammes couraient au ras du sol d'un bout  l'autre de la plaine. Les turcos en tuaient toujours.
:Alors, tout navement, sans y entendre malice, dans cette salle  manger de presbytre, si candide et si calme avec son Chemin de la croix en petits tableaux et ses jolis rideaux clairs empess comme des surplis, l'abb me commena une historiette lgrement sceptique et irrvrencieuse,  la faon d'un conte d'rasme ou de d'Assoucy :
:Pauvres Pres blancs ! Je les vois encore,  la procession de la Fte-Dieu, dfilant tristement dans leurs capes rapices, ples, maigres, nourris de citres et de pastques, et derrire eux monseigneur l'abb, qui venait la tte basse, tout honteux de montrer au soleil sa crosse ddore et sa mitre de laine blanche mange des vers. Les dames de la confrrie en pleuraient de piti dans les rangs, et les gros porte-bannire ricanaient entre eux tout bas en se montrant les pauvres moines :
:Il n'eut pas le temps de finir. Le prieur s'tait lev pour lui sauter au cou. Les chanoines lui prenaient les mains. L'argentier, encore plus mu que tous les autres, lui baisait avec respect le bord tout effrang de sa cucule... Puis chacun revint  sa chaire pour dlibrer ; et, sance tenante, le chapitre dcida qu'on confierait les vaches au frre Thrasybule, pour que le frre Gaucher pt se donner tout entier  la confection de son lixir.
:--  L'argentier le suivait et lui parlait la tte basse... Au milieu de ces adulations, le pre s'en allait en s'pongeant le front, son tricorne aux larges bords pos en arrire comme une aurole, regardant autour de lui d'un air de complaisance les grandes cours plantes d'orangers, les toits bleus o tournaient des girouettes neuves, et, dans le clotre clatant de blancheur,--  entre les colonnettes lgantes et fleuries,--  les chanoines habills de frais qui dfilaient deux par deux avec des mines reposes.
:--  Hlas ! oui, Monseigneur, fit le malheureux Pre en devenant tout rouge... Voil deux soirs que je lui trouve un bouquet, un arme !... C'est pour sr le dmon qui m'a jou ce vilain tour... Aussi je suis bien dcid dsormais  ne plus me servir que de l'prouvette. Tant pis si la liqueur n'est pas assez fine, si elle ne fait pas assez la perle...
:Le jour, encore, tout allait bien. Le Pre tait assez calme : il prparait ses rchauds, ses alambics, triait soigneusement ses herbes, toutes herbes de Provence, fines, grises, denteles, brles de parfums et de soleil... Mais, le soir, quand les simples taient infuss et que l'lixir tidissait dans de grandes bassines de cuivre rouge, le martyre du pauvre homme commenait.
:Le plus terrible, c'est qu'au fond de cet lixir diabolique, il retrouvait, par je ne sais quel sortilge, toutes les vilaines chansons de tante Bgon :  Ce sont trois petites commres, qui parlent de faire un banquet...  ou :  Bergerette de matre Andr s'en va-t-au bois seulette...  et toujours la fameuse des Pres blancs :  Patatin patatan .
:Pendant ce temps, les commandes pleuvaient  l'abbaye que c'tait une bndiction. Il en venait de Nmes, d'Aix, d'Avignon, de Marseille... De jour en jour le couvent prenait un petit air de manufacture. Il y avait des frres emballeurs, des frres tiqueteurs, d'autres pour les critures, d'autres pour le camionnage ; le service de Dieu y perdait bien par-ci par-l quelques coups de cloches ; mais les pauvres gens du pays n'y perdaient rien, je vous en rponds...
:--  Ah ! bien oui, compter mes gouttes ! c'est par gobelets qu'il faudrait compter maintenant... Oui, mes Rvrends, j'en suis l. Trois fioles par soire... Vous comprenez bien que cela ne peut pas durer... Aussi, faites faire l'lixir par qui vous voudrez... Que le feu de Dieu me brle si je m'en mle encore !
:De temps en temps le bateau s'arrte prs d'un ponton,  gauche ou  droite,  Empire ou  Royaume, comme on disait au moyen ge, du temps du Royaume d'Arles, et, comme les vieux mariniers du Rhne disent encore aujourd'hui. A chaque ponton, une ferme blanche, un bouquet d'arbres. Les travailleurs descendent chargs d'outils, les femmes leur panier au bras, droites sur la passerelle. Vers Empire ou vers Royaume peu  peu le bateau se vide, et quand il arrive au ponton du Mas-de-Giraud o nous descendons, il n'y a presque plus personne  bord.
:La veille sera courte. Dj prs du feu, clignotant lui aussi, il ne reste plus que le garde et moi. Nous causons, c'est--dire nous nous jetons de temps en temps l'un  l'autre des demi-mots  la faon des paysans, de ces interjections presque indiennes, courtes et vite teintes comme les dernires tincelles des sarments consums. Enfin le garde se lve, allume sa lanterne, et j'coute son pas lourd qui se perd dans la nuit...
:L' espre !  quel joli nom pour dsigner l'afft, l'attente du chasseur embusqu, et ces heures indcises o tout attend, espre, hsite entre le jour et la nuit. L'afft du matin un peu avant le lever du soleil, l'afft du soir au crpuscule. C'est ce dernier que je prfre, surtout dans ces pays marcageux o l'eau des clairs garde si longtemps la lumire...
:Enfin, voici un lot de tamaris, un coin de terre sche o je m'installe. Le garde, pour me faire honneur, a laiss son chien avec moi ; un norme chien des Pyrnes  grande toison blanche, chasseur et pcheur de premier ordre, et dont la prsence ne laisse pas que de m'intimider un peu. Quand une poule d'eau passe  ma porte, il a une certaine faon ironique de me regarder en rejetant en arrire, d'un coup de tte  l'artiste, deux longues oreilles flasques qui lui pendent dans les yeux ; puis des poses  l'arrt, des frtillements de queue, toute une mimique d'impatience pour me dire :
:Tout  coup j'prouve un tressaillement, une espce de gne nerveuse, comme si j'avais quelqu'un derrire moi. Je me retourne, et j'aperois le compagnon des belles nuits, la lune, une large lune toute ronde, qui se lve doucement, avec un mouvement d'ascension d'abord trs sensible, et se ralentissant  mesure qu'elle s'loigne de l'horizon.
:Dj un premier rayon est distinct prs de moi, puis un autre un peu plus loin... Maintenant tout le marcage est allum. La moindre touffe d'herbe a son ombre. L'afft est fini, les oiseaux nous voient : il faut rentrer. On marche au milieu d'une inondation de lumire bleue, lgre, poussireuse ; et chacun de nos pas dans les clairs, dans les roubines, y remue des tas d'toiles tombes et des rayons de lune qui traversent l'eau jusqu'au fond.
:Ainsi, mme dans ce dsert dont la solitude aurait d les rapprocher, ces deux sauvages, aussi ignorants, aussi nafs l'un que l'autre, ces deux bouviers de Thocrite, qui vont  la ville  peine une fois par an et  qui les petits cafs d'Arles, avec leurs dorures et leurs glaces, donnent l'blouissement du palais des Ptolmes, ont trouv moyen de se har au nom de leurs convictions politiques !
:Personne ! Le bruit s'est tu... Du milieu des lambrusques mouilles, deux ou trois courlis s'envolent en secouant leurs ailes... Un peu de brise chante dans les arbres... Vers l'orient, sur la crte fine des Alpilles, s'entasse une poussire d'or d'o le soleil sort lentement... Un premier rayon frise dj le toit du moulin. Au mme moment, le tambour, invisible, se met  battre aux champs sous le couvert... Ran... plan... plan, plan, plan.
:Le diable soit de la peau d'ne ! Je l'avais oublie. Mais enfin, quel est donc le sauvage qui vient saluer l'aurore au fond des bois avec un tambour ?... J'ai beau regarder, je ne vois rien... rien que les touffes de lavande, et les pins qui dgringolent jusqu'en bas sur la route... Il y a peut-tre par-l dans le fourr quelque lutin cach en train de se moquer de moi... C'est Ariel, sans doute, ou matre Puck. Le drle se sera dit, en passant devant mon moulin :
:C'tait Gouguet Franois, dit Pistolet, tambour au 31e de ligne, et pour le moment en cong de semestre. Pistolet s'ennuie au pays, il a des nostalgies, ce tambour, et--  quand on veut bien lui prter l'instrument de la commune--  il s'en va, mlancolique, battre la caisse dans les bois, en rvant de la caserne du Prince-Eugne.
