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:Autrefois, car il me semble qu'il y a plutt des annes que des semaines, j'tais un homme comme un autre homme. Chaque jour, chaque heure, chaque minute avait son ide. Mon esprit, jeune et riche, tait plein de fantaisies. Il s'amusait  me les drouler les unes aprs les autres, sans ordre et sans fin, brodant d'inpuisables arabesques cette rude et mince toffe de la vie. C'taient des jeunes filles, de splendides chapes d'vque, des batailles gagnes, des thtres pleins de bruit et de lumire, et puis encore des jeunes filles et de sombres promenades la nuit sous les larges bras des marronniers. C'tait toujours fte dans mon imagination. Je pouvais penser  ce que je voulais, j'tais libre.
:J'tais encore au plus profond de ce profond sommeil lorsqu'on vint me rveiller. Cette fois il ne suffit point du pas lourd et des souliers ferrs du guichetier, du cliquetis de son noeud de clefs, du grincement rauque des verrous ; il fallut pour me tirer de ma lthargie sa rude voix  mon oreille et sa main rude sur mon bras. -Levez-vous donc ! -- J'ouvris les yeux, je me dressai effar sur mon sant. En ce moment, par l'troite et haute fentre de ma cellule, je vis au plafond du corridor voisin, seul ciel qu'il me ft donn d'entrevoir ce reflet jaune o des yeux habitus aux tnbres d'une prison savent si bien reconnatre le soleil. J'aime le soleil.
:-- Condamn  mort ! dit la foule ; et, tandis qu'on m'emmenait, tout ce peuple se rua sur mes pas avec le fracas d'un difice qui se dmolit. Moi je marchais, ivre et stupfait. Une rvolution venait de se faire en moi. Jusqu' l'arrt de mort, je m'tais senti respirer, palpiter, vivre dans le mme milieu que les autres hommes ; maintenant je distinguais clairement comme une clture entre le monde et moi. Rien ne m'apparaissait plus sous le mme aspect qu'auparavant. Ces larges fentres lumineuses, ce beau soleil, ce ciel pur, cette jolie fleur, tout cela tait blanc et ple, de la couleur d'un linceul. Ces hommes, ces femmes, ces enfants qui se pressaient sur mon passage, je leur trouvais des airs de fantmes.
:Les premiers jours on me traita avec une douceur qui m'tait horrible. Les gards d'un guichetier sentent l'chafaud. Par bonheur, au bout de peu de jours, l'habitude reprit le dessus ; ils me confondirent avec les autres prisonniers dans une commune brutalit, et n'eurent plus de ces distinctions inaccoutumes de politesse qui me remettaient sans cesse le bourreau sous les yeux. Ce ne fut pas la seule amlioration. Ma jeunesse, ma docilit, les soins de l'aumnier de la prison, et surtout quelques mots en latin que j'adressai au concierge, qui ne les comprit pas, m'ouvrirent la promenade une fois par semaine avec les autres dtenus, et firent disparatre la camisole o j'tais paralys. Aprs bien des hsitations, on m'a aussi donn de l'encre, du papier, des plumes, et une lampe de nuit.
:-- Puisque j'ai le moyen d'crire, pourquoi ne le ferais-je pas ? Mais quoi crire ? Pris entre quatre murailles de pierre nue et froide, sans libert pour mes pas, sans horizon pour mes yeux, pour unique distraction machinalement occup tout le jour  suivre la marche lente de ce carr blanchtre que le judas de ma porte dcoupe vis--vis sur le mur sombre, et, comme je le disais tout  l'heure, seul  seul avec une ide, une ide de crime et de chtiment, de meurtre et de mort ! Est-ce que je puis avoir quelque chose  dire, moi qui n'ai plus rien  faire dans ce monde ? Et que trouverai-je dans ce cerveau fltri et vide qui vaille la peine d'tre crit ?
:Pourquoi non ? Si tout, autour de moi, est monotone et dcolor, n'y a-t-il pas en moi une tempte, une lutte, une tragdie ? Cette ide fixe qui me possde ne se prsente-t-elle pas  moi  chaque heure,  chaque instant, sous une nouvelle forme, toujours plus hideuse et plus ensanglante  mesure que le terme approche ? Pourquoi n'essayerais-je pas de me dire  moi-mme tout ce que j'prouve de violent et d'inconnu dans la situation abandonne o me voil ? Certes, la matire est riche ; et, si abrge que soit ma vie, il y aura bien encore dans les angoisses, dans les terreurs, dans les tortures qui la rempliront, de cette heure  la dernire, de quoi user cette plume et tarir cet encrier. -- D'ailleurs ces angoisses, le seul moyen d'en moins souffrir, c'est de les observer, et les peindre m'en distraira.
:Puisque le jour ne parat pas encore, que faire de la nuit ? Il m'est venu une ide. Je me suis lev et j'ai promen ma lampe sur les quatre murs de ma cellule. Ils sont couverts d'critures, de dessins, de figures bizarres, de noms qui se mlent et s'effacent les uns les autres. Il semble que chaque condamn ait voulu laisser trace, ici du moins. C'est du crayon, de la craie, du charbon, des lettres noires, blanches, grises, souvent de profondes entailles dans la pierre, a et l des caractres rouilles qu'on dirait crits avec du sang. Certes, si j'avais l'esprit plus libre, je prendrais intrt  ce livre trange qui se dveloppe page  page  mes yeux sur chaque pierre de ce cachot. J'aimerais  recomposer un tout de ces fragments de pense, pars sur la dalle ;  retrouver chaque homme sous chaque nom ;  rendre le sens et la vie  ces inscriptions mutiles,  ces phrases dmembres,  ces mots tronqus, corps sans tte, comme ceux qui les ont crits.
: ct du nom de Papavoine j'ai arrach une norme toile d'araigne, tout paissie par la poussire et tendue  l'angle de la muraille. Sous cette toile il y avait quatre ou cinq noms parfaitement lisibles, parmi d'autres dont il ne reste rien qu'une tache sur le mur. -DAUTUN, 1815. -- POULAIN, 1818. -- JEAN MARTIN, 1821. -- CASTAING, 1823. J'ai lu ces noms, et de lugubres souvenirs me sont venus. Dautun, celui qui a coup son frre en quartiers, et qui allait la nuit dans Paris jetant la tte dans une fontaine, et le tronc dans un gout ; Poulain, celui qui a assassin sa femme ; Jean Martin, celui qui a tir un coup de pistolet  son pre au moment o le vieillard ouvrait une fentre ; Castaing, ce mdecin qui a empoisonn son ami, et qui, le soignant dans cette dernire maladie qu'il lui avait faite, au lieu de remde lui redonnait du poison ; et auprs de ceux-l, Papavoine, l'horrible fou qui tuait les enfants  coups de couteau sur la tte !
:La fentre donnait sur une cour carre assez vaste, et autour de laquelle s'levait des quatre cts, comme une muraille, un grand btiment de pierre de taille  six tages. Rien de plus dgrad, de plus nu, de plus misrable  l'oeil que cette quadruple faade perce d'une multitude de fentres grilles auxquelles se tenaient colls, du bas en haut, une foule de visages maigres et blmes, presss les uns au-dessus des autres, comme les pierres d'un mur, et tous pour ainsi dire encadrs dans les entre-croisements des barreaux de fer. C'taient les prisonniers, spectateurs de la crmonie en attendant leur jour d'tre acteurs. On et dit des mes en peine aux soupiraux du purgatoire qui donnent sur l'enfer.
:Cependant les argousins, parmi lesquels on distinguait,  leurs vtements propres et  leur effroi, quelques curieux venus de Paris, les argousins se mirent tranquillement  leur besogne. L'un d'eux monta sur la charrette, et jeta  ses camarades les chanes, les colliers de voyage, et les liasses de pantalons de toile. Alors ils se dpecrent le travail ; les uns allrent tendre dans un coin de la cour les longues chanes qu'ils nommaient dans leur argot les ficelles ; les autres dployrent sur le pav les taffetas, les chemises et les pantalons ; tandis que les plus sagaces examinaient un  un, sous l'oeil de leur capitaine, petit vieillard trapu, les carcans de fer, qu'ils prouvaient ensuite en les faisant tinceler sur le pav. Le tout aux acclamations railleuses des prisonniers, dont la voix n'tait domine que par les rires bruyants des forats pour qui cela se prparait, et qu'on voyait relgus aux croises de la vieille prison qui donne sur la petite cour.
:Jusqu'alors le temps avait t assez beau, et, si la bise d'octobre refroidissait l'air, de temps en temps aussi elle ouvrait a et l dans les brumes grises du ciel une crevasse par o tombait un rayon de soleil. Mais  peine les forats se furent-ils dpouills de leurs haillons de prison, au moment o ils s'offraient nus et debout  la visite souponneuse des gardiens, et aux regards curieux des trangers qui tournaient autour d'eux, pour examiner leurs paules, le ciel devint noir, une froide averse d'automne clata brusquement, et se dchargea  torrents dans la cour carre, sur les ttes dcouvertes, sur les membres nus des galriens, sur leurs misrables sayons tals sur le pav.
:Quand ils eurent revtu les habits de route, on les mena par bandes de vingt ou trente  l'autre coin du prau, o les cordons allongs  terre les attendaient. Ces cordons sont de longues et fortes chanes coupes transversalement de deux en deux pieds par d'autres chanes plus courtes,  l'extrmit desquelles se rattache un carcan carr, qui s'ouvre au moyen d'une charnire pratique  l'un des angles et se ferme  l'angle oppos par un boulon de fer, riv pour tout le voyage sur le cou du galrien. Quand ces cordons sont dvelopps  terre, ils figurent assez bien la grande arte d'un poisson.
:Un rayon de soleil reparut. On et dit qu'il mettait le feu  tous ces cerveaux. Les forats se levrent  la fois, comme par un mouvement convulsif. Les cinq cordons se rattachrent par les mains, et tout  coup se formrent en ronde immense autour de la branche de la lanterne. Ils tournaient  fatiguer les yeux. Ils chantaient une chanson du bagne, une romance d'argot, sur un air tantt plaintif, tantt furieux et gai ; on entendait par intervalles des cris grles, des clats de rire dchirs et haletants se mler aux mystrieuses paroles ; puis des acclamations furibondes ; et les chanes qui s'entre-choquaient en cadence servaient d'orchestre  ce chant plus rauque que leur bruit. Si je cherchais une image du sabbat, je ne la voudrais ni meilleure ni pire.
:J'tais demeur  la fentre, immobile, perclus, paralys. Mais quand je vis les cinq cordons s'avancer, se ruer vers moi avec des paroles d'une infernale cordialit ; quand j'entendis le tumultueux fracas de leurs chanes, de leurs clameurs, de leurs pas, au pied du mur, il me sembla que cette nue de dmons escaladait ma misrable cellule ; je poussai un cri, je me jetai sur la porte d'une violence  la briser ; mais pas moyen de fuir ; les verrous taient tirs en dehors. Je heurtai, j'appelai avec rage. Puis il me sembla entendre de plus prs encore les effrayantes voix des forats. Je crus voir leurs ttes hideuses paratre dj au bord de ma fentre, je poussai un second cri d'angoisse, et je tombai vanoui.
:Je restai quelques instants veill, mais sans pense et sans souvenir, tout entier au bonheur d'tre dans un lit. Certes, en d'autres temps, ce lit d'hpital et de prison m'et fait reculer de dgot et de piti ; mais je n'tais plus le mme homme. Les draps taient gris et rudes au toucher, la couverture maigre et troue ; on sentait la paillasse  travers le matelas ; qu'importe ! mes membres pouvaient se droidir  l'aise entre ces draps grossiers ; sous cette couverture, si mince qu'elle ft, je sentais se dissiper peu  peu cet horrible froid de la moelle des os dont j'avais pris l'habitude. -- Je me rendormis.
:Une pluie fine et pntrante glaait l'air, et collait sur leurs genoux leurs pantalons de toile, de gris devenus noirs. Leurs longues barbes, leurs cheveux courts ruisselaient ; leurs visages taient violets ; on les voyait grelotter, et leurs dents grinaient de rage et de froid. Du reste, pas de mouvements possibles. Une fois riv  cette chane, on n'est plus qu'une fraction de ce tout hideux qu'on appelle le cordon, et qui se meut comme un seul homme. L'intelligence doit abdiquer, le carcan du bagne la condamne  mort ; et quant  l'animal lui-mme, il ne doit plus avoir de besoins et d'apptits qu' heures fixes. Ainsi, immobiles, la plupart demi-nus, ttes dcouvertes et pieds pendants, ils commenaient leur voyage de vingt-cinq jours, chargs sur les mmes charrettes, vtus des mmes vtements pour le soleil  plomb de juillet et pour les froides pluies de novembre. On dirait que les hommes veulent mettre le ciel de moiti dans leur office de bourreaux.
:Les cinq charrettes, escortes de gendarmes  cheval et d'argousins  pied, disparurent successivement sous la haute porte cintre de Bictre ; une sixime les suivit, dans laquelle ballottaient ple-mle les chaudires, les gamelles de cuivre et les chanes de rechange. Quelques gardes-chiourme qui s'taient attards  la cantine sortirent en courant pour rejoindre leur escouade. La foule s'coula. Tout ce spectacle s'vanouit comme une fantasmagorie. On entendit s'affaiblir par degrs dans l'air le bruit lourd des roues et des pieds des chevaux sur la route pave de Fontainebleau, le claquement des fouets, le cliquetis des chanes, et les hurlements du peuple qui souhaitait malheur au voyage des galriens.
:Je n'en ai pas entendu et n'aurais pu en entendre davantage. Le sens  demi compris et  demi cach de cette horrible complainte ; cette lutte du brigand avec le guet, ce voleur qu'il rencontre et qu'il dpche  sa femme, cet pouvantable message : J'ai assassin un homme et je suis arrt, j'ai fait suer un chne et je suis enfourraill ; cette femme qui court  Versailles avec un placet, et cette Majest qui s'indigne et menace le coupable de lui faire danser la danse o il n'y a pas de plancher ; et tout cela chant sur l'air le plus doux et par la plus douce voix qui ait jamais endormi l'oreille humaine !... J'en suis rest navr, glac, ananti. C'tait une chose repoussante que toutes ces monstrueuses paroles sortant de cette bouche vermeille et frache. On et dit la bave d'une limace sur une rose.
:Ce bon gelier, avec son sourire bnin, ses paroles caressantes, son oeil qui flatte et qui espionne, ses grosses et larges mains, c'est la prison incarne, c'est Bictre qui s'est fait homme. Tout est prison autour de moi ; je retrouve la prison sous toutes les formes, sous la forme humaine comme sous la forme de grille ou de verrou. Ce mur, c'est de la prison en pierre ; cette porte, c'est de la prison en bois ; ces guichetiers, c'est de la prison en chair et en os. La prison est une espce d'tre horrible, complet, indivisible, moiti maison, moiti homme. Je suis sa proie ; elle me couve, elle m'enlace de tous ses replis. Elle m'enferme dans ses murailles de granit, me cadenasse sous ses serrures de fer, et me surveille avec ses yeux de gelier.
:La voiture s'est branle. Elle a fait un bruit sourd en passant sous la vote de la grande porte, puis a dbouch dans l'avenue, et les lourds battants de Bictre se sont referms derrire elle. Je me sentais emport avec stupeur, comme un homme tomb en lthargie qui ne peut ni remuer ni crier et qui entend qu'on l'enterre. J'coutais vaguement les paquets de sonnettes pendus au cou des chevaux de poste sonner en cadence et comme par hoquets, les roues ferres bruire sur le pav ou cogner la caisse en changeant d'ornire, le galop sonore des gendarmes autour de la carriole, le fouet claquant du postillon. Tout cela me semblait comme un tourbillon qui m'emportait.
:Le boulevard franchi, la carriole s'est enfonce au grand trot dans ces vieilles rues tortueuses du faubourg Saint-Marceau et de la Cit, qui serpentent et s'entrecoupent comme les mille chemins d'une fourmilire. Sur le pav de ces rues troites le roulement de la voiture est devenu si bruyant et si rapide, que je n'entendais plus rien du bruit extrieur. Quand je jetais les yeux par la petite lucarne carre, il me semblait que le flot des passants s'arrtait pour regarder la voiture, et que des bandes d'enfants couraient sur sa trace. Il m'a sembl aussi voir de temps en temps dans les carrefours a et l un homme ou une vieille en haillons, quelquefois les deux ensemble, tenant en main une liasse de feuilles imprimes que les passants se disputaient, en ouvrant la bouche comme pour un grand cri.
:Oh ! est-il bien vrai que je vais mourir avant la fin du jour ? Est-il bien vrai que c'est moi ? Ce bruit sourd de cris que j'entends au dehors, ce flot de peuple joyeux qui dj se hte sur les quais, ces gendarmes qui s'apprtent dans leurs casernes, ce prtre en robe noire, cet autre homme aux mains rouges, c'est pour moi ! c'est moi qui vais mourir ! moi, le mme qui est ici, qui vit, qui se meut, qui respire, qui est assis  cette table, laquelle ressemble  une autre table, et pourrait aussi bien tre ailleurs ; moi, enfin, ce moi que je touche et que je sens, et dont le vtement fait les plis que voil !
:Non, si bas que je sois tomb, je ne suis pas un impie, et Dieu m'est tmoin que je crois en lui. Mais que m'a-t-il dit, ce vieillard ? rien de senti, rien d'attendri, rien de pleur, rien d'arrach de l'me, rien qui vnt de son coeur pour aller au mien, rien qui ft de lui  moi. Au contraire, je ne sais quoi de vague, d'inaccentu, d'applicable  tout et  tous ; emphatique o il et t besoin de profondeur, plat o il et fallu tre simple ; une espce de sermon sentimental et d'lgie thologique. a et l, une citation latine en latin. Saint Augustin, Saint Grgoire, que sais-je ? Et puis, il avait l'air de rciter une leon dj vingt fois rcite, de repasser un thme, oblitr dans sa mmoire  force d'tre su. Pas un regard dans l'oeil, pas un accent dans la voix, pas un geste dans les mains.
:Et comment en serait-il autrement ? Ce prtre est l'aumnier en titre de la prison. Son tat est de consoler et d'exhorter, et il vit de cela. Les forats, les patients sont du ressort de son loquence. Il les confesse et les assiste, parce qu'il a sa place  faire. Il a vieilli  mener des hommes mourir. Depuis longtemps il est habitu  ce qui fait frissonner les autres ; ses cheveux, bien poudrs  blanc, ne se dressent plus ; le bagne et l'chafaud sont de tous les jours pour lui. Il est blas. Probablement il a son cahier ; telle page les galriens, telle page les condamns  mort. On l'avertit la veille qu'il y aura quelqu'un  consoler le lendemain  telle heure ; il demande ce que c'est, galrien ou supplici, et relit la page ; et puis il vient. De cette faon, il advient que ceux qui vont  Toulon et ceux qui vont  la Grve sont un lieu commun pour lui, et qu'il est un lieu commun pour eux.
:-- Il y a dans cette mme ville,  cette mme heure, et pas bien loin d'ici, dans un autre palais, un homme qui a aussi des gardes  toutes ses portes, un homme unique comme toi dans le peuple, avec cette diffrence qu'il est aussi haut que tu es bas. Sa vie entire, minute par minute, n'est que gloire, grandeur, dlices, enivrement. Tout est autour de lui amour, respect, vnration. Les voix les plus hautes deviennent basses en lui parlant et les fronts les plus fiers ploient. Il n'a que de la soie et de l'or sous les yeux.  cette heure, il tient quelque conseil de ministres o tous sont de son avis, ou bien songe  la chasse de demain, au bal de ce soir, sr que la fte viendra  l'heure, et laissant  d'autres le travail de ses plaisirs. Eh bien ! cet homme est de chair et d'os comme toi !
:Ou bien, en m'veillant aprs le coup, je me trouverai peut-tre sur quelque surface plane et humide, rampant dans l'obscurit et tournant sur moi-mme comme une tte qui roule. Il me semble qu'il y aura un grand vent qui me poussera, et que je serai heurt a et l par d'autres ttes roulantes. Il y aura par places des mares et des ruisseaux d'un liquide inconnu et tide ; tout sera noir. Quand mes yeux, dans leur rotation, seront tourns en haut, ils ne verront qu'un ciel d'ombre, dont les couches paisses pseront sur eux, et au loin dans le fond de grandes arches de fume plus noires que les tnbres. Ils verront aussi voltiger dans la nuit de petites tincelles rouges, qui, en s'approchant, deviendront des oiseaux de feu. Et ce sera ainsi toute l'ternit.
:En ce moment la porte extrieure s'est ouverte  deux battants. Une clameur furieuse et l'air froid et la lumire blanche ont fait irruption jusqu' moi dans l'ombre. Du fond du sombre guichet, j'ai vu brusquement tout  la fois,  travers la pluie, les mille ttes hurlantes du peuple entasses ple-mle sur la rampe du grand escalier du Palais ;  droite, de plain-pied avec le seuil, un rang de chevaux de gendarmes, dont la porte basse ne me dcouvrait que les pieds de devant et les poitrails ; en face, un dtachement de soldats en bataille ;  gauche, l'arrire d'une charrette, auquel s'appuyait une roide chelle. Tableau hideux, bien encadr dans une porte de prison.
