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:Nous traversmes une cour intrieure. L'air vif du matin me ranima. Je levai la tte. Le ciel tait bleu, et les rayons chauds du soleil, dcoups par les longues chemines, traaient de grands angles de lumire au fate des murs hauts et sombres de la prison. Il faisait beau en effet.
:Nous montmes un escalier tournant en vis ; nous passmes un corridor, puis un autre, puis un troisime ; puis une porte basse s'ouvrit. Un air chaud, ml de bruit, vint me frapper au visage ; c'tait le souffle de la foule dans la salle des assises. J'entrai.
:Le procureur gnral combattit l'avocat, et je l'coutai avec une satisfaction stupide. Puis les juges sortirent, puis ils rentrrent, et le prsident me lut mon arrt.
:Or, voil cinq semaines au moins, six peut-tre, je n'ose compter, que je suis dans ce cabanon de Bictre, et il me semble qu'il y a trois jours, c'tait jeudi.
: droite de la porte, en entrant, une espce d'enfoncement qui fait la drision d'une alcve. On y jette une botte de paille o le prisonnier est cens reposer et dormir, vtu d'un pantalon de toile et d'une veste de coutil, hiver comme t.
:Au-dessus de ma tte, en guise de ciel, une noire vote en ogive -c'est ainsi que cela s'appelle --  laquelle d'paisses toiles d'araigne pendent comme des haillons.
:J'tais prs de tomber  la renverse lorsque j'ai senti se traner sur mon pied nu un ventre froid et des pattes velues ; c'tait l'araigne que j'avais drange et qui s'enfuyait.
:-- Fte si l'on veut ! me rpondit-il. C'est aujourd'hui qu'on ferre les forats qui doivent partir demain pour Toulon. Voulez-vous voir ? cela vous amusera.
:Tous regardaient en silence la cour vide encore. Ils attendaient. Parmi ces figures teintes et mornes, a et l brillaient quelques yeux perants et vifs comme des points de feu.
:On apporta dans le prau un large baquet. Les gardes-chiourme rompirent la danse des forats  coups de bton, et les conduisirent  ce baquet, dans lequel on voyait nager je ne sais quelles herbes dans je ne sais quel liquide fumant et sale. Ils mangrent.
:Puis, ayant mang, ils jetrent sur le pav ce qui restait de leur soupe et de leur pain bis, et se remirent  danser et  chanter. Il parat qu'on leur laisse cette libert le jour du ferrage et la nuit qui le suit.
:Tout  coup,  travers la rverie profonde o j'tais tomb, je vis la ronde hurlante s'arrter et se taire. Puis tous les yeux se tournrent vers la fentre que j'occupais. -- Le condamn ! le condamn ! crirent-ils tous en me montrant du doigt ; et les explosions de joie redoublrent.
:Je ne puis dire ce qui se passait en moi. J'tais leur camarade en effet. La Grve est soeur de Toulon. J'tais mme plac plus bas qu'eux ; ils me faisaient honneur. Je frissonnai.
:Pendant le peu d'heures que j'ai passes  l'infirmerie, je m'tais assis prs d'une fentre, au soleil -- il avait reparu -- ou du moins recevant du soleil tout ce que les grilles de la croise m'en laissaient.
:Ah ! qu'une prison est quelque chose d'infme ! Il y a un venin qui y salit tout. Tout s'y fltrit, mme la chanson d'une fille de quinze ans ! Vous y trouvez un oiseau, il a de la boue sur son aile ; vous y cueillez une jolie fleur, vous la respirez ; elle pue.
:Non, il ne faudrait pas courir. Cela fait regarder et souponner. Au contraire, marcher lentement, tte leve, en chantant. Tcher d'avoir quelque vieux sarrau bleu  dessins rouges. Cela dguise bien. Tous les marachers des environs en portent.
:Je sais auprs d'Arcueil un fourr d'arbres  ct d'un marais, o, tant au collge, je venais avec mes camarades pcher des grenouilles tous les jeudis. C'est l que je me cacherais jusqu'au soir.
:Il s'est assis en face de moi avec un sourire bienveillant ; puis a secou la tte et lev les yeux au ciel, c'est--dire  la vote du cachot. Je l'ai compris.
:-- C'est monsieur le procureur gnral, lui ai-je rpondu, qui a demand si instamment ma tte ? Bien de l'honneur pour moi qu'il m'crive. J'espre que ma mort lui va faire grand plaisir ; car il me serait dur de penser qu'il l'a sollicite avec tant d'ardeur et qu'elle lui tait indiffrente.
:-- L'arrt sera excut aujourd'hui en place de Grve, a-t-il ajout quand il a eu termin, sans lever les yeux de dessus son papier timbr. Nous partons  sept heures et demie prcises pour la Conciergerie. Mon cher monsieur aurez-vous l'extrme bont de me suivre ?
:Un moyen de fuir, mon Dieu ! un moyen quelconque ! Il faut que je m'vade ! il le faut ! sur-le-champ ! par les portes, par les fentres, par la charpente du toit ! quand mme je devrais laisser de ma chair aprs les poutres !
:Je crois que c'est  ce moment-l que le prtre s'est remis  me parler. Je l'ai laiss dire patiemment. J'avais dj dans l'oreille le bruit des roues, le galop des chevaux, le fouet du postillon. C'tait un bruit de plus.
:En abordant la barrire, j'tais toujours proccup sans doute, mais Paris m'a paru faire un plus grand bruit qu' l'ordinaire.
:La voiture s'est arrte un moment devant l'octroi. Les douaniers de ville l'ont inspecte. Si c'et t un mouton ou un boeuf qu'on et men  la boucherie, il aurait fallu leur jeter une bourse d'argent ; mais une tte humaine ne paie pas de droit. Nous avons pass.
:Je ne sais  quoi je pensais, ni depuis combien de temps j'tais l, quand un brusque et violent clat de rire  mon oreille m'a rveill de ma rverie.
:Il parat que la porte s'tait ouverte, l'avait vomi, puis s'tait referme sans que je m'en fusse aperu. Si la mort pouvait venir ainsi !
:En effet, j'tais ple, et mes cheveux se dressaient. C'tait l'autre condamn, le condamn du jour, celui qu'on attendait  Bictre, mon hritier.
:Voil ce qu'ils vont faire de ton pre, ces hommes dont aucun ne me hait, qui tous me plaignent et tous pourraient me sauver. Ils vont me tuer. Comprends-tu cela, Marie ? Me tuer de sang-froid, en crmonie, pour le bien de la chose ! Ah ! grand Dieu !
:Je n'ose faire une question l-dessus, mais il est affreux de ne savoir ce que c'est, ni comment s'y prendre. Il parat qu'il y a une bascule et qu'on vous couche sur le ventre... -- Ah ! mes cheveux blanchiront avant que ma tte ne tombe !
:Il y avait foule sur la place. Je mis la tte  la portire. Une populace encombrait la Grve et le quai, et des femmes, des hommes, des enfants taient debout sur le parapet. Au-dessus des ttes, on voyait une espce d'estrade en bois rouge que trois hommes chafaudaient.
:Un condamn devait tre excut le jour mme, et l'on btissait la machine. Je dtournai la tte avant d'avoir vu.  ct de la voiture, il y avait une femme qui disait  un enfant :
: ma grce ! ma grce ! on me fera peut-tre grce. Le roi ne m'en veut pas. Qu'on aille chercher mon avocat ! vite l'avocat ! Je veux bien des galres. Cinq ans de galres, et que tout soit dit -- ou vingt ans -- ou  perptuit avec le fer rouge. Mais grce de la vie !
:Alors, qu'on me l'amne, tout palpitant, tout frissonnant de la tte aux pieds ; qu'on me jette entre ses bras,  ses genoux ; et il pleurera, et nous pleurerons, et il sera loquent, et je serai consol, et mon coeur se dgonflera dans le sien, et il prendra mon me, et je prendrai son Dieu.
:J'ai peut-tre tort de le repousser ainsi ; c'est lui qui est bon et moi qui suis mauvais. Hlas ! ce n'est pas ma faute. C'est mon souffle de condamn qui gte et fltrit tout.
:Il vient d'entrer un monsieur, le chapeau sur la tte, qui m'a  peine regard, puis a ouvert un pied-de-roi et s'est mis  mesurer de bas en haut les pierres du mur, parlant d'une voix trs haute pour dire tantt : c'est cela ; tantt : ce n'est pas cela.
:Au reste, je n'y avais fait aucune attention. Je tournais le dos  la porte, assis devant la table ; je tchais de rafrachir mon front avec ma main, et mes penses troublaient mon esprit.
:Je me revois enfant, colier rieur et frais, jouant, courant, criant avec mes frres dans la grande alle verte de ce jardin sauvage o ont coul mes premires annes, ancien enclos de religieuses que domine de sa tte de plomb le sombre dme du Val-de-Grce.
:Et puis, quatre ans plus tard, m'y voil encore, toujours enfant, mais dj rveur et passionn. Il y a une jeune fille dans le solitaire jardin.
:Ce soir-l -- c'tait un soir d't --, nous tions sous les marronniers, au fond du jardin. Aprs un de ces longs silences qui remplissaient nos promenades, elle quitta tout  coup mon bras, et me dit : Courons !
:Je la vois encore ; elle tait tout en noir, en deuil de sa grand'mre. Il lui passa par la tte une ide d'enfant, Pepa redevint Ppita, elle me dit : Courons !
:J'tais dj tourdi d'avoir mont le sombre escalier en colimaon, d'avoir parcouru la frle galerie qui lie les deux tours, d'avoir eu Paris sous les pieds, quand j'entrai dans la cage de pierre et de charpente o pend le bourdon avec son battant, qui pse un millier.
:Une violente douleur de tte. Les reins froids, le front brlant. Chaque fois que je me lve ou que je me penche, il me semble qu'il y a un liquide qui flotte dans mon cerveau, et qui fait battre ma cervelle contre les parois du crne.
:Et puis, on ne souffre pas, en sont-ils srs ? Qui le leur a dit ? Conte-t-on que jamais une tte coupe se soit dresse sanglante au bord du panier et qu'elle ait cri au peuple : Cela ne fait pas de mal !
:Y a-t-il des morts de leur faon qui soient venus les remercier et leur dire : C'est bien invent. Tenez-vous-en l. La mcanique est bonne.
:-- Et pour qu' l'instant mme l'horrible chafaud s'croult, pour que tout te ft rendu, vie, libert, fortune, famille, il suffirait qu'il crivt avec cette plume les sept lettres de son nom au bas d'un morceau de papier, ou mme que son carrosse rencontrt ta charrette !
:Il est probable que cela est ainsi. Mais si ces morts-l reviennent, sous quelle forme reviennent-ils ? Que gardent-ils de leur corps incomplet et mutil ? Que choisissent-ils ? Est-ce la tte ou le tronc qui est spectre ?
:Hlas ! qu'est-ce que la mort fait avec notre me ? quelle nature lui laisse-t-elle ? qu'a-t-elle  lui prendre ou  lui donner ? o la met-elle ? lui prte-t-elle quelquefois des yeux de chair pour regarder sur la terre et pleurer ?
:Il y avait quelque chose qui nous glaait ; nous avions peur. Nous pensmes que peut-tre c'taient des voleurs qui s'taient introduits chez moi,  cette heure si avance de la nuit.
:Alors, elle a ouvert ses deux yeux lentement, nous a regards tous les uns aprs les autres, puis, se baissant brusquement, a souffl la bougie avec un souffle glac. Au mme moment j'ai senti trois dents aigus s'imprimer sur ma main dans les tnbres.
:-- Mon fils, m'a-t-il dit, vous avez dormi une heure. On vous a amen votre enfant. Elle est l dans la pice voisine qui vous attend. Je n'ai pas voulu qu'on vous veillt.
:Le prtre est bon, le gelier aussi. Je crois qu'ils ont vers une larme quand j'ai dit qu'on m'emportt mon enfant.
:Pour ces tres fatals il y a sur un certain point de la place de Grve un lieu fatal, un centre d'attraction, un pige. Ils tournent autour jusqu' ce qu'ils y soient. 
:De l'Htel de Ville !... -- Ainsi j'y suis. Le trajet excrable est fait. La place est l, et au-dessous de la fentre l'horrible peuple qui aboie, et m'attend, et rit.
:Un jeune homme, prs de la fentre, qui crivait, avec un crayon, sur un portefeuille, a demand  un des guichetiers comment s'appelait ce qu'on faisait l.
:C'tait une charrette ordinaire, avec un cheval tique, et un charretier en sarrau bleu  dessins rouges, comme ceux des marachers des environs de Bictre.
:Cet atroce loge m'a donn du courage. Le prtre est venu se placer auprs de moi. On m'avait assis sur la banquette de derrire, le dos tourn au cheval. J'ai frmi de cette dernire attention.
:Vis--vis, un peu avant la tour carre qui fait le coin du Palais, il y a des cabarets, dont les entresols taient pleins de spectateurs heureux de leurs belles places, surtout des femmes. La journe doit tre bonne pour les cabaretiers.
:Cependant la charrette avanait.  chaque pas qu'elle faisait, la foule se dmolissait derrire elle, et je la voyais de mes yeux gars qui s'allait reformer plus loin sur d'autres points de mon passage.
:Une fois l'trange curiosit me prit de tourner la tte et de regarder vers quoi j'avanais. C'tait une dernire bravade de l'intelligence. Mais le corps ne voulut pas ; ma nuque resta paralyse et d'avance comme morte.
:J'entrevis seulement de ct,  ma gauche, au-del de la rivire, la tour de Notre-Dame, qui, vue de l, cache l'autre. C'est celle o est le drapeau. Il y avait beaucoup de monde, et qui devait bien voir.
:J'ai demand qu'on me laisst crire mes dernires volonts. Ils m'ont dli les mains, mais la corde est ici, toute prte, et le reste est en bas.
:Un juge, un commissaire, un magistrat, je ne sais de quelle espce, vient de venir. Je lui ai demand ma grce en joignant les deux mains et en me tranant sur les deux genoux. Il m'a rpondu, en souriant fatalement, si c'est l tout ce que j'avais  lui dire.
:Oh ! l'horrible peuple avec ses cris d'hyne ! -- Qui sait si je ne lui chapperai pas ? si je ne serai pas sauv ? si ma grce ?... Il est impossible qu'on ne me fasse pas grce !
