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:J'ai habit une bote qui appartenait  une demoiselle, dit l'aiguille. Cette demoiselle tait cuisinire.  chaque main elle avait cinq doigts. Je n'ai jamais rien connu d'aussi prtentieux et d'aussi fier que ces doigts ; et cependant ils n'taient faits que pour me sortir de la bote et pour m'y remettre.
:Il y avait une fois un lgant cavalier, dont tout le mobilier se composait d'un tire-botte et d'une brosse  cheveux.-- Mais il avait le plus beau faux col qu'on et jamais vu. Ce faux col tait parvenu  l'ge o l'on peut raisonnablement penser au mariage ; et un jour, par hasard, il se trouva dans le cuvier  lessive en compagnie d'une jarretire. Mille boutons ! s'cria-t-il, jamais je n'ai rien vu d'aussi fin et d'aussi gracieux. Oserai-je, mademoiselle, vous demander votre nom ?
:-- Je serais bien heureux de savoir o vous demeurez. Mais la jarretire, fort rserve de sa nature, ne jugea pas  propos de rpondre  une question si indiscrte. Vous tes, je suppose, une espce de ceinture ? continua sans se dconcerter le faux col, et je ne crains pas d'affirmer que les qualits les plus utiles sont jointes en vous aux grces les plus sduisantes.
:-- Eh bien ! vous n'tes qu'une prude ! lui dit le faux col qui voulut avoir le dernier mot. Bientt aprs on les tira l'un et l'autre de la lessive, puis ils furent empess, tals au soleil pour scher, et enfin placs sur la planche de la repasseuse. La patine  repasser arriva. Madame, lui dit le faux col, vous m'avez positivement ranim : je sens en moi une chaleur extraordinaire, toutes mes rides ont disparu. Daignez, de grce, en m'acceptant pour poux, me permettre de vous consacrer cette nouvelle jeunesse que je vous dois.
:Quoi qu'il en soit, il tait l ! Il regardait constamment la table place sous la glace car sur cette table se tenait une ravissante petite bergre en porcelaine, portant des souliers d'or, une robe coquettement retrousse par une rose rouge, un chapeau dor et sa houlette de bergre. Elle tait dlicieuse ! Tout prs d'elle, se tenait un petit ramoneur, noir comme du charbon, lui aussi en porcelaine. Il tait aussi propre et soign que quiconque ; il reprsentait un ramoneur, voil tout, mais le fabricant de porcelaine aurait aussi bien pu faire de lui un prince, c'tait tout comme.
:Il portait tout gentiment son chelle, son visage tait rose et blanc comme celui d'une petite fille, ce qui tait une erreur, car pour la vraisemblance il aurait pu tre un peu noir aussi de visage. On l'avait pos  ct de la bergre, et puisqu'il en tait ainsi, ils s'taient fiancs, ils se convenaient, jeunes tous les deux, de mme porcelaine et galement fragiles.
:Tout prs d'eux et bien plus grand, tait assis un vieux Chinois en porcelaine qui pouvait hocher de la tte. Il disait qu'il tait le grand-pre de la petite bergre ; il prtendait mme avoir autorit sur elle, c'est pourquoi il inclinait la tte vers le sergentmajorgnralcommandantenchefauxpiedsdebouc qui avait demand la main de la bergre.
:-- Mon chemin passe par la chemine, as-tu le courage de grimper avec moi  travers le pole, d'abord, le foyer, puis le tuyau o il fait nuit noire ? Aprs le pole, nous devons passer dans la chemine elle-mme ;  partir de l, je m'y entends, nous monterons si haut qu'ils ne pourront pas nous atteindre, et tout en haut, il y a un trou qui ouvre sur le monde.
:Au-dessus d'eux, le ciel et toutes ses toiles, en dessous, les toits de la ville ; ils regardaient au loin, apercevant le monde. Jamais la bergre ne l'aurait imagin ainsi. Elle appuya sa petite tte sur la poitrine du ramoneur et se mit  sangloter si fort que l'or qui garnissait sa ceinture craquait et tombait en morceaux.
:Alors ils ramprent de nouveau avec beaucoup de peine pour descendre  travers la chemine, le tuyau et le foyer ; ce n'tait pas du tout agrable. Arrivs dans le pole sombre, ils prtrent l'oreille  ce qui se passait dans le salon. Tout y tait silencieux ; alors ils passrent la tte et... horreur ! Au milieu du parquet gisait le vieux Chinois, tomb en voulant les poursuivre et cass en trois morceaux ; il n'avait plus de dos et sa tte avait roul dans un coin. Le sergent-major gnral se tenait l o il avait toujours t, mditatif.
:Le ramoneur et la petite bergre jetaient un regard si mouvant vers le vieux Chinois, ils avaient si peur qu'il dise oui de la tte ; mais il ne pouvait plus la remuer. Et comme il lui tait trs dsagrable de raconter  un tranger qu'il tait oblig de porter un lien  son cou, les amoureux de porcelaine restrent l'un prs de l'autre, bnissant le pansement du grand-pre et cela jusqu'au jour o eux-mmes furent casss.
:Quand le bisaeul parlait sur ce thme, il s'animait  en devenir tout rouge ; puis il se calmait peu  peu et disait en souriant : Enfin, peut-tre me tromp-je. Peut-tre est-ce ma faute si je ne me trouve pas  mon aise dans ce temps actuel avec mes habitudes du sicle dernier. Laissons agir la Providence.
:Et le bisaeul continua ainsi pendant longtemps jusqu' ce qu'il arrivt  se fcher compltement, bien que Frdric fint par ne plus le contredire. Cette fois, ils se quittrent en se boudant presque ; mais il n'en fut pas de mme lorsque Frdric s'embarqua pour l'Amrique o il devait aller veiller  de grands intrts de notre maison. La sparation fut douloureuse ; s'en aller si loin, au-del de l'ocan, braver flots et temptes.
:-- Tranquillise-toi, dit Frdric au bisaeul qui retenait ses larmes ; tous les quinze jours vous recevrez une lettre de moi, et je te rserve une surprise. Tu auras de mes nouvelles par le tlgraphe ; on vient de terminer la pose du cble transatlantique. En effet, lorsqu'il s'embarqua en Angleterre, une dpche vint nous apprendre que son voyage se passait bien, et, au moment o il mit le pied sur le nouveau continent, un message de lui nous parvint traversant les mers plus rapidement que la foudre.
:-- Quel malheur, s'cria le bisaeul, qu'on n'ait pas depuis longtemps connu cet art de reproduire les traits par le soleil ! Nous pourrions voir face  face les grands hommes de l'histoire. Voyez donc quel charmant visage ; comme cette jeune fille est gracieuse ! Je la reconnatrai ds qu'elle passera notre seuil.
:Le mariage de Frdric eut lieu en Amrique ; les jeunes poux revinrent en Europe et atteignirent heureusement l'Angleterre d'o ils s'embarqurent pour Copenhague. Ils taient dj en face des blanches dunes du Jutland, lorsque s'leva un ouragan ; le navire, secou, ballott, tout fracass, fut jet  la cte. La nuit approchait, le vent faisait toujours rage ; impossible de mettre  la mer les chaloupes et on prvoyait que le matin le btiment serait en pices.
:Voil qu'au milieu des tnbres reluit une fuse ; elle amne un solide cordage ; les matelots s'en saisissent ; une communication s'tablit entre les naufrags et la terre ferme. Le sauvetage commence et, malgr les vagues et la tempte, en quelques heures tout le monde est arriv heureusement  terre.
:-- Maintenant, je lui ai fait attnuer son clat. Il peut rester suspendu l-haut et paratre brillant ; du moins, je peux me voir moi-mme. Si seulement je savais ce qu'il faut faire pour bouger de place ! J'aurais tant de plaisir  me remuer un peu ! Si je le pouvais, j'irais tout de suite me promener sur la glace et faire des glissades, comme j'ai vu faire aux enfants. Mais je ne peux pas courir.
:-- Tu ne sais rien de rien, dit le chien ; il est vrai aussi que l'on t'a construit depuis peu. Ce que tu vois l, c'est la lune ; et celui qui a disparu, c'est le soleil. Il reviendra demain et, tu peux m'en croire, il saura t'apprendre  courir dans le foss. Nous allons avoir un changement de temps. Je sens cela  ma patte gauche de derrire. J'y ai des lancements et des picotements trs forts.
:Les ramifications les plus fines, et que l'on ne peut remarquer en t, apparaissaient maintenant trs distinctement. On et dit que chaque branche jetait un clat particulier, c'tait d'un effet blouissant. Les bouleaux s'inclinaient mollement au souffle du vent ; il y avait en eux de la vie comme les arbres en ont en plein t. Quand le soleil vint  briller au milieu de cette splendeur incomparable, il sembla que des clairs partaient de toutes parts, et que le vaste manteau de neige qui couvrait la terre ruisselait de diamants tincelants.
:-- Il le fallait bon gr mal gr, dit le chien. On me jeta dehors et on me mit  l'attache, parce qu'un jour je mordis  la jambe le plus jeune des fils de la maison qui venait de me prendre un os. Les matres furent trs irrits, et l'on m'envoya ici  l'attache. Tu vois, avec le temps, j'y ai perdu ma voix. J'aboie trs mal.
:Toute la journe il regarda par la fentre. Du pole sortait une flamme douce et caressante ; un pole seul, quand il a quelque chose  brler, peut produire une telle lueur ; car le soleil ou la lune, ce ne serait pas la mme lumire. Chaque fois qu'on ouvrait la porte, la flamme s'chappait par-dessous. La blanche poitrine du Bonhomme de neige en recevait des reflets rouges.
:La nuit fut longue, mais elle ne parut pas telle au Bonhomme de neige. Il tait plong dans les ides les plus riantes. Au matin, la fentre du cellier tait couverte de givre, formant les plus jolies arabesques qu'un Bonhomme de neige pt souhaiter ; seulement, elles cachaient le pole. La neige craquait plus que jamais ; un beau froid sec, un vrai plaisir pour un Bonhomme de neige.
:C'est pour cela que le Bonhomme de neige ne pouvait se dfendre d'un ardent dsir de voir le pole, lui l'homme du froid auquel la chaleur pouvait tre si dsastreuse. Et ses deux gros yeux de charbon de terre restaient fixs immuablement sur le pole qui continue  brler sans se douter de l'attention attendrie dont il tait l'objet.
:Voil, je l'ai dit. Mais coutez la suite : les gens qui voyaient mon pre, haut perch sur son sige de cocher de cette diligence de la mort, avec son manteau noir qui lui descendait jusqu'aux pieds et son tricorne  franges noires, et qui voyaient ensuite son visage rond, et souriant, qui ressemblait  un soleil dessin, ne pensaient plus ni au chagrin, ni  la tombe, car son visage disait : Ce n'est rien, cela ira beaucoup mieux que vous ne le pensez !
:Ici c'est un caveau familial. C'tait une famille trs unie et chacun croyait tout ce que l'autre disait,  tel point que si le monde entier et les journaux disaient : C'est ainsi ! et si le fils, rentrant de l'cole, dclarait : Moi, je l'ai entendu ainsi, c'tait lui qui avait raison parce qu'il faisait partie de la famille. Et si dans cette famille il arrivait que le coq chante  minuit, c'tait le matin, mme si le veilleur de nuit et toutes les horloges de la ville annonaient minuit.
:Il jeta bien vite toutes les pices d'argent et prit de l'or. Ses poches, son sac, son kpi et ses bottes, il les remplit au point de ne presque plus pouvoir marcher. Eh bien ! il en avait de l'argent cette fois ! Vite il replaa le chien sur le coffre, referma la porte et cria dans le tronc de l'arbre :
:Par un soir trs sombre-- il n'avait mme plus les moyens de s'acheter une chandelle-- il se souvint qu'il en avait un tout petit bout dans sa poche et aussi le briquet trouv dans l'arbre creux o la sorcire l'avait fait descendre. Il battit le silex du briquet et au moment o l'tincelle jaillit, voil que la porte s'ouvre. Le chien aux yeux grands comme des soucoupes est devant lui.
:Alors le soldat comprit quel briquet miraculeux il avait l. S'il le battait une fois, c'tait le chien assis sur le coffre aux monnaies de cuivre qui venait, s'il le battait deux fois, c'tait celui qui gardait les pices d'argent et s'il battait trois fois son briquet, c'tait le gardien des pices d'or qui apparaissait. Notre soldat put ainsi redescendre dans les plus belles chambres, remettre ses vtements luxueux. Ses amis le reconnurent immdiatement et mme ils avaient beaucoup d'affection pour lui.
:-- Il est vrai qu'on est au milieu de la nuit, lui dit le soldat, mais j'ai une envie folle de voir la princesse. En un clin d'oeil, le chien tait dehors, et l'instant d'aprs, il tait de retour portant la princesse couche sur son dos. Elle dormait et elle tait si gracieuse qu'en la voyant, chacun aurait reconnu que c'tait une vraie princesse. Le jeune homme n'y tint plus, il ne put s'empcher de lui donner un baiser car, lui, c'tait un vrai soldat.
:Vite le chien courut ramener la jeune fille au chteau, mais le lendemain matin, comme le roi et la reine prenaient le th avec elle, la princesse leur dit qu'elle avait rv la nuit d'un chien et d'un soldat et que le soldat lui avait donn un baiser. Eh bien ! en voil une histoire ! dit la reine.
:Cependant, la reine tait une femme ruse, elle savait bien d'autres choses que de monter en carrosse. Elle prit ses grands ciseaux d'or et coupa en morceaux une pice de soie, puis cousit un joli sachet qu'elle remplit de farine de sarrasin trs fine. Elle attacha cette bourse sur le dos de sa fille et pera au fond un petit trou afin que la farine se rpande tout le long du chemin que suivrait la princesse.
:Le chien revint encore la nuit, amena la princesse sur son dos auprs du soldat qui l'aimait tant et qui aurait voulu tre un prince pour l'pouser. Mais le chien n'avait pas vu la farine rpandue sur le chemin depuis le chteau jusqu' la fentre du soldat. Le lendemain, le roi et la reine n'eurent aucune peine  voir o leur fille avait t.
:Derrire les barreaux de fer de sa petite fentre, il vit le matin suivant les gens qui se dpchaient de sortir de la ville pour aller le voir pendre. Il entendait les roulements de tambours, les soldats dfilaient au pas cadenc. Un petit apprenti cordonnier courait  une telle allure qu'une de ses savates vola en l'air et alla frapper le mur prs des barreaux au travers desquels le soldat regardait.
:Sur le toit de chaume, il y a des mauvaises herbes, de la mousse et un nid de cigognes. Ce sont les cigognes surtout qui ne doivent pas manquer. Les murs penchent, les fentres sont basses et une seule peut s'ouvrir. Le four ressemble  un ventre rebondi, les branches d'un sureau tombent sur une haie, et le sureau se trouve  une mare o nagent des canards. Il y a encore l un chien  l'attache, qui aboie aprs tout le monde, sans distinction.
:Dans une de ces maisons de paysans habitaient deux vieilles gens, un paysan et sa femme. Ils n'avaient presque rien, et pourtant ils se trouvaient avoir quelque chose de trop, un cheval, qu'ils laissaient patre dans le foss prs de la grand-route. Le paysan l'enfourchait pour aller  la ville, et de temps en temps le prtait  des voisins qui, en retour, lui rendaient quelques services.
:Et ils firent l'change. Quand ce fut fait, le paysan et pu revenir, puisqu'il avait obtenu ce qu'il voulait. Mais, comme il tait parti pour aller au march, il voulut s'y rendre, ne ft-ce que pour y jeter un coup d'oeil. Il poussa donc sa vache devant lui. Il marchait trs vite. Peu de temps aprs il vit un homme tenant un mouton par une corde. C'tait un mouton bien gras.
:-- Tout un sac plein de pommes ? Quelle richesse ! Voil ce que je voudrais bien apporter  ma femme. L'an dernier, nous n'avons eu qu'une pomme sur notre vieux pommier ; nous l'avons laisse sur notre commode jusqu' ce qu'elle pourrt. Cela prouve qu'on est  son aise, disait la mre. Mais, cette fois, je pourrais lui montrer quelque chose de mieux.
: l'tage au-dessus,  la table d'honneur, on entendait un vacarme qui devait tre du chant, mais les convives ne pouvaient faire mieux. C'taient des cris et des aboiements ; on faisait ripaille. Le vin et la bire coulaient dans les verres et dans les pots ; les chiens de chasse taient aussi dans la salle. Un jeune homme les embrassa l'un aprs l'autre, aprs avoir essuy la bave de leurs lvres avec leurs longues oreilles.
:Des jours passrent et des semaines. La branche casse que le cordonnier avait plant a sur le bord du foss tait frache et verte, et  son tour produisait de nouvelles pousses. La petite gardeuse d'oies s'aperut qu'elle avait pris racine ; elle s'en rjouit extrmement, car c'tait son arbre, lui semblait-il.
:Dix ans ne s'taient point couls que le seigneur dut quitter le chteau pour aller mendier avec un bton et une besace. La proprit fut achete par un riche cordonnier, celui justement que l'on avait raill et bafou et  qui on avait offert du vin dans un bas. La probit et l'activit sont de bons auxiliaires ; du cordonnier, ils firent le matre du chteau. Mais  partir de ce moment, on n'y joua plus aux cartes.
:Et, avant que ma mre s'en ft rendu compte, il tait en bas,  la porte ; ainsi lui, le vieux seigneur octognaire, sortait pour pargner quelques pas  la vieille et lui remettre ses shillings. Ce n'est qu'un simple trait ; mais, comme l'aumne de la veuve, il va droit au coeur et le fait vibrer. C'est ce but que devraient poursuivre les potes de notre temps ; pourquoi ne chantent-ils pas ce qui est bon et doux, ce qui rconcilie ?
:Dans la grande salle, la petite baronne s'envola  la place d'honneur, o elle tait digne de s'asseoir. Le fils du pasteur prit place prs d'elle ; tous deux semblaient tre deux maris. Un vieux comte, de la plus ancienne noblesse du pays, fut maintenu  sa place, car la flte tait juste, comme on doit l'tre.
:J'ai bien bonne mine,  ce qu'on dit, murmura le chanvre ; je vais atteindre une hauteur tonnante, et je deviendrai une magnifique pice de toile. Ah ! Que je suis heureux ! Il n'y a personne qui soit plus heureux que moi ! Je me porte  merveille, et j'ai un bel avenir ! La chaleur du soleil m'gaye, et la pluie me charme en me rafrachissant ! Oui, je suis heureux, heureux on ne peut plus !
:C'est trs juste, ma foi ! dit le papier ; Je n'y avais pas pens. Je reste  la maison et j'y suis honor comme un vieux grand-pre ! C'est moi qui ai reu l'criture, les mots ont dcoul directement de la plume sur moi, je reste  ma place, et les livres vont par le monde ; leur tche est belle assurment, et moi je suis content, je suis heureux !
:Le papier fut mis dans un paquet et jet sur une planche.  Il est bon de se reposer aprs le travail, pensa-t-il. C'est en se recueillant de la sorte que l'on apprend  se connatre. D'aujourd'hui seulement je sais ce que je contiens, et se connatre soi-mme, voil le vritable progrs. Que m'arrivera-t-il encore ? Je vais sans nul doute avancer, on avance toujours.
:Quelque temps aprs, le papier fut mis sur la chemine pour tre brl, car on ne voulait pas le vendre au charcutier ou  l'picier pour habiller des saucissons ou du sucre. Et tous les enfants de la maison se mirent  l'entourer ; ils voulaient le voir flamber, et voir aussi, aprs la flamme, ces milliers d'tincelles rouges qui ont l'air de se sauver et s'teignent si vite l'une aprs l'autre. Tout le paquet de papier fut jet dans le feu.
:Oh ! Comme il brlait ! Ouf ! Ce n'est plus qu'une grande flamme. Elle s'levait la flamme, tellement, tellement que jamais le chanvre n'avait port si haut ses petites fleurs bleues ; elle brillait comme jamais la toile blanche n'avait brill. Toutes les lettres, pendant un instant, devinrent toutes rouges. Tous les mots, toutes les penses s'en allrent en langues de feu.
:Je vais monter directement jusqu'au soleil, disait une voix dans la flamme, et on et dit mille voix runies en une seule. La flamme sortit par le haut de la chemine, et au milieu d'elle voltigeaient de petits tres invisibles  l'oeil des hommes. Ils galaient justement en nombre les fleurs qu'avait portes le chanvre. Plus lgers que la flamme qui les avait fait natre, quand celle-ci fut dissipe, quand il ne resta plus du papier que la cendre noire, ils dansaient encore sur cette cendre, et formaient en l'effleurant des tincelles rouges.
:Dans la mansarde habitait une pauvre femme qui le jour sortait pour nettoyer des poles et mme pour scier du bois  brler et faire de gros ouvrages, car elle tait forte et travailleuse, mais cela ne l'enrichissait gure. Dans la chambre sa fillette restait couche, toute mince et maigriotte, elle gardait le lit depuis un an et semblait ne pouvoir ni vivre, ni mourir.
:-- Elle va rejoindre sa petite soeur, disait la femme. J'avais deux filles et bien du mal  pourvoir  leurs besoins alors le Bon Dieu a partag avec moi, il en a pris une auprs de lui et maintenant je voudrais bien conserver l'autre, mais il ne veut peut-tre pas qu'elles restent spares, alors celle-ci va sans doute monter auprs de sa soeur.
:Cependant, elle mit un petit tuteur prs du germe qui avait donn de joyeuses penses  son enfant afin qu'il ne soit pas bris par le vent et elle attacha une ficelle  la planche d'un ct et en haut du chambranle de la fentre de l'autre, pour que la tige et un support pour s'appuyer et s'enrouler  mesure qu'elle pousserait. Et c'est ce qu'elle fit, on la voyait s'allonger tous les jours.
:Et elle-mme se prit  esprer et mme  croire que sa petite fille malade allait gurir. Il lui vint  l'esprit que dans les derniers temps la petite lui avait parl avec plus d'animation, que ces derniers matins elle s'tait assise dans son lit et avait regard, les yeux rayonnants de plaisir, son petit potager d'un seul pois. La semaine suivante, elle put lever la malade pour la premire fois et pendant plus d'une heure.
:Attrape-moi si tu peux est tomb dans la gouttire et de l dans le jabot d'un pigeon, comme Jonas dans la baleine. Les deux paresseux arrivrent aussi loin puisqu'ils furent aussi mangs par un pigeon, ils se rendirent donc bien utiles. Mais le quatrime qui voulait monter jusqu'au soleil, il tomba dans le ruisseau et il resta l des jours et des semaines dans l'eau rance o il gonfla terriblement.
:Il le regarda de ses yeux graves et doux, respira profondment et mourut : on aurait dit qu'il dormait. Mais Johanns pleurait, il n'avait plus personne au monde maintenant, ni pre, ni mre, ni soeur, ni frre. Pauvre Johanns ! Agenouill prs du lit, il baisait la main de son pre, pleurait encore amrement mais  la fin ses yeux se fermrent et il s'endormit la tte contre le dur bois du lit.
:Alors il fit un rve trange, il voyait le soleil et la lune s'incliner devant lui et il voyait son pre, frais et plein de sant, il l'entendait rire comme il avait toujours ri quand il tait de trs bonne humeur. Une ravissante jeune fille portant une couronne sur ses beaux cheveux longs lui tendait la main et son pre lui disait :
:Sur la route, Johanns se retourna pour voir encore une fois la vieille glise o, petit enfant, il avait t baptis, o chaque dimanche avec son pre il avait chant des psaumes et alors, tout en haut dans les ajours du clocher, il aperut le petit gnie de l'glise coiff de son bonnet rouge pointu. Il s'abritait les yeux du soleil avec son bras repli. Johanns lui fit un signe d'adieu et le petit gnie agita son bonnet rouge, mit la main sur son coeur et lui envoya de ses doigts mille baisers.
: son rveil, au milieu de la nuit, l'orage tait pass et la lune brillait  travers les fentres. Au milieu de l'glise il y avait  terre une bire ouverte o tait couch un mort qui n'tait pas encore enterr. Johanns n'avait pas peur ayant bonne conscience, il savait bien que les morts ne font aucun mal, ce sont les vivants, s'ils sont mchants, qui font le mal. Et justement deux mauvais garons bien vivants se tenaient prs du mort qui attendait l dans l'glise d'tre enseveli, ces deux-l lui voulaient du mal, ils voulaient le jeter hors de l'glise.
:Le soleil tait dj haut lorsqu'ils s'assirent sous un grand arbre pour djeuner.  ce moment, vint  passer une vieille femme. Oh ! qu'elle tait vieille ! Elle marchait toute courbe, s'appuyait sur sa canne et portait sur le dos un fagot ramass dans le bois. Dans son tablier relev Johanns aperut trois grandes verges faites de fougres et de petites branches de saule qui en dpassaient. Lorsqu'elle fut tout prs d'eux, le pied lui manqua, elle tomba et poussa un grand cri. Elle s'tait casse la jambe, la pauvre vieille.
:Johanns voulait tout de suite la porter chez elle, aid de son compagnon, mais celui-ci ouvrant son sac  dos, en sortit un pot et dclara qu'il avait l un onguent qui gurirait sa jambe en moins de rien. Mais en change il demandait qu'elle leur fasse cadeau des trois verges qu'elle avait dans son tablier.
:Elle ne tenait pas du tout  se sparer des trois verges mais il n'tait pas non plus agrable d'tre l par terre, la jambe brise. Elle lui donna donc les trois verges et ds qu'il lui eut frott la jambe avec l'onguent, la vieille se mit debout et marcha, elle tait mme bien plus leste qu'avant.
:Ce n'tait pas aussi prs qu'il y paraissait, ils marchrent une journe entire avant d'arriver aux montagnes o les sombres forts poussaient droit dans l'azur et o il y avait des rocs grands comme un village entier. Ce serait une rude excursion que d'arriver l-haut ; aussi Johanns et son compagnon entrrent-ils dans une auberge pour s'y bien reposer et rassembler des forces.
:Le lendemain Johanns partit avec son camarade. Quittant toute la compagnie, ils grimprent sur les montagnes et traversrent les grandes forts de sapins. Ils montrent si haut qu' la fin les clochers d'glises au-dessous d'eux semblaient de petites baies rouges perdues dans la verdure et la vue s'tendait loin.
:Johanns n'avait encore jamais vu d'un coup une si grande et si belle tendue de merveilles de ce monde, le soleil brillait et rchauffait dans la fracheur de l'air bleu, le son des cors de chasse  travers les monts tait si beau que des larmes d'heureuse motion montaient  ses yeux et qu'il ne pouvait que rpter :
:Johanns et son camarade s'arrtrent hors des portes  une auberge pour faire un brin de toilette et avoir bonne apparence en arrivant dans les rues. L'htelier leur raconta que le roi tait un brave homme mais que sa fille tait une trs mchante princesse. Belle, elle l'tait certainement, mais  quoi bon puisqu'elle tait si mauvaise, une vritable sorcire responsable de la mort de tant de beaux princes.
:Elle avait donn permission  tout le monde de prtendre  sa main. Chacun pouvait venir, prince ou gueux, qu'importe ! Mais il leur fallait rpondre  trois questions qu'elle posait. Celui qui donnerait la bonne rponse deviendrait son poux et il rgnerait sur le pays aprs la mort de son pre, mais celui qui ne rpondrait pas tait pendu ou avait la tte tranche.
:Lorsque Johanns l'aperut, son visage devint rouge comme un sang qui coule, il put  peine articuler un mot. La princesse ressemblait exactement  cette adorable jeune fille couronne d'or dont il avait rv la nuit de la mort de son pre. Il la trouvait si belle qu'il ne put se dfendre de l'aimer. Il pensait qu'il n'tait certainement pas vrai qu'elle pt tre une mchante sorcire faisant pendre ou dcapiter les gens s'ils ne devinaient pas l'nigme.
:Tout le monde lui dconseilla de le faire. Le compagnon de route l'en dtourna galement mais Johanns tait d'avis que tout irait bien, il brossa ses chaussures et son habit, lava son visage et ses mains, peigna avec soin ses beaux cheveux blonds et partit tout seul vers la ville pour monter au chteau.
:Il conduisit le jeune homme dans le jardin de la princesse, absolument terrifiant. Dans les branches des arbres pendaient trois, quatre fils de rois qui avaient sollicit la main de la princesse mais n'avaient pu rsoudre l'nigme qu'elle leur proposait. Chaque fois que le vent soufflait, leurs squelettes s'entrechoquaient et les petits oiseaux pouvants n'osaient plus venir l, des ossements humains servaient de tuteurs pour les fleurs et, dans tous les pots, grimaaient des ttes de morts. Quel jardin pour une princesse !
: ce moment, la princesse  cheval, suivie de ses dames d'honneur, entra dans la cour du chteau. Ils allrent donc au-devant d'elle pour la saluer. Charmante, elle tendit la main au jeune homme qui l'en aima encore davantage. Bien sr il tait impossible qu'elle ft une sorcire vilaine et mchante ce dont tout le monde l'accusait.
:-- J'ai tant d'amiti pour toi, disait-il, nous aurions pu rester ensemble longtemps encore et il me faut dj te perdre. Pauvre cher garon. J'ai envie de pleurer mais je ne veux pas troubler ta joie en cette dernire soire qui nous reste. Soyons gais, trs gais, demain quand tu seras parti, je pourrai pleurer.
:Le soir, le compagnon de route prpara un grand bol de punch et dit  son ami que maintenant il fallait tre trs gai et boire  la sant de la princesse. Quand Johanns eut bu les deux verres de punch, il fut pris d'un grand sommeil. Son camarade le prit doucement sur sa chaise et le porta au lit, puis il prit les grandes ailes qu'il avait coupes au cygne, les fixa fermement  ses paules, mit dans sa poche la plus grande des verges que lui avait donnes la vieille femme  la jambe casse, ouvrit la fentre et s'envola par-dessus la ville, tout droit au chteau.
:Le silence rgnait sur la ville. Quand l'horloge sonna minuit moins le quart, la fentre s'ouvrit et la princesse s'envola en grande cape blanche avec de longues ailes noires par-dessus la ville, vers une haute montagne. Le camarade de route se rendit invisible de sorte qu'elle ne pouvait pas du tout le voir, il vola derrire elle et la fouetta jusqu'au sang tout au long de la route. Quelle course  travers les airs ! Le vent s'engouffrait dans sa cape qui s'talait de tous cts.
:La princesse fit une profonde rvrence et promit de ne pas oublier les yeux. Alors le sorcier ouvrit la montagne et elle s'envola. Mais le compagnon de route suivait et il la fouettait si vigoureusement qu'elle soupirait et se lamentait tout haut sur cette affreuse grle, elle se dpcha tant qu'elle put rentrer par la fentre dans sa chambre  coucher. Quant au camarade, il vola jusqu' l'auberge o Johanns dormait encore, dtacha ses ailes et se jeta sur son lit.
:Johanns s'veilla de bonne heure le lendemain matin, son ami se leva galement et raconta qu'il avait fait la nuit un rve bien singulier  propos de la princesse et de l'un de ses souliers. C'est pourquoi il le priait instamment de rpondre  la question de la princesse en lui demandant si elle n'avait pas pens  l'un de ses souliers.
:Tous deux s'embrassrent et Johanns partit  la ville, monta au chteau. La grande salle tait comble. Le vieux roi, debout, s'essuyait les yeux dans un mouchoir blanc. Lorsque la princesse fit son entre, elle tait encore plus belle que la veille et elle salua toute l'assemble si affectueusement, mais  Johanns elle tendit la main en lui disant seulement : Bonjour, toi !
:Et voil ! maintenant Johanns devait deviner  quoi elle avait pens. Dieu, comme elle le regardait gentiment !... Mais  l'instant o parvint  son oreille ce seul mot : soulier, elle blmit et se mit  trembler de tout son corps, cependant, elle n'y pouvait rien, il avait devin juste. Morbleu ! Comme le vieux roi fut content, il fit une culbute, il fallait voir a ! Tout le monde les applaudit.
:La fentre s'ouvrit et la princesse s'envola. Elle tait ple comme une morte mais riait au mauvais temps, ne trouvait mme pas le vent assez violent, sa cape blanche tournoyait dans l'air, mais le camarade la fouettait de ses trois verges si fort que le sang tombait en gouttes sur la terre et qu'elle n'avait presque plus la force de voler. Enfin elle atteignit la montagne.
:Il y avait foule dans la grande salle du chteau o les gens taient serrs comme radis lis en botte. Le conseil sigeait dans les fauteuils toujours garnis de leurs coussins moelleux, le vieux roi portait des habits neufs, le sceptre et la couronne avaient t astiqus, toute la scne avait grande allure mais la princesse, toute ple, vtue d'une robe toute noire, semblait aller  un enterrement.
:Le lendemain matin, le vieux roi vint avec toute sa cour et le dfil des flicitations dura toute la journe. En tout dernier s'avana le compagnon de voyage, son bton  la main et son sac au dos. Johanns l'embrassa mille fois, lui demanda instamment de ne pas s'en aller, de rester auprs de lui puisque c'tait  lui qu'il devait tout son bonheur.
:La nuit, un terrible orage arriva. La poule avec ses poussins ainsi que le coq s'abritrent. La bourrasque fit tomber avec fracas la clture entre les deux cours. Des tuiles tombrent du toit mais le coq de girouette tait bien assis et ne tourna mme pas. Il ne tournait pas, malgr son jeune ge. C'tait un coq frachement coul mais trs pondr et rflchi. Il tait n vieux. Il n'tait pas comme tous ces oiseaux du ciel, les moineaux et les hirondelles qu'il mprisait, oiseaux qui piaulent et sont, de surcrot, trs ordinaires.
:Les oiseaux migrateurs lui rendaient parfois visite. Ils lui parlaient des pays lointains, des vols en bandes, lui racontaient des histoires de brigands et leurs aventures avec les rapaces. La premire fois, c'tait nouveau et intressant, mais plus tard le coq comprit qu'ils se rptaient et racontaient toujours la mme chose. Ils l'ennuyaient, tout l'ennuyait, on ne pouvait parler avec personne, tout le monde tait inintressant et lassant.
:Et le coq agita ses ailes, secoua sa crte et chanta. Toutes les poules et tous les poussins en eurent froid dans le dos. Et ils taient trs fiers d'avoir un tel gaillard dans la famille, le meilleur coq de toutes les basses-cours du monde. Les poules caquetrent, les poussins piaillrent pour que mme le coq de girouette les entende. Et il les entendit, mais cela ne le fit mme pas bouger.
:-- Tout cela n'a aucun sens, se dit le coq de girouette. Jamais le coq de girouette ne pondra un oeuf et je n'en ai pas envie. Si je voulais, je pourrais pondre un oeuf de vent, un oeuf pourri, mais le monde n'en vaut mme pas la peine. Tout cela est inutile !... Maintenant, je n'ai mme plus envie d'tre perch l !
:-- J'aurais bien mrit le premier prix et non le second, grommela le colimaon. Je sais une chose : ce qui faisait courir le livre comme un drat, c'est la pure couardise ; partout, il voit des ennemis et du danger. Moi, au contraire, j'ai choisi la course comme but de ma vie, et j'y ai gagn une cicatrice honorable. Si, donc, quelqu'un tait digne du premier prix, c'tait bien moi. Mais je ne sais pas me faire valoir, flatter les puissants.
:-- coutez, dit la vieille borne qui avait t membre du jury, les prix ont t adjugs avec quit et discernement. C'est que je procde toujours avec ordre et aprs mre rflexion. Voil dj sept fois que je fais partie du jury, mais ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai fait admettre mon avis par la majorit.
:-- Je suis bien de votre avis, dit le mulet ; et si je n'avais pas t parmi le jury, je me serais donn ma voix  moi-mme. Car enfin, la vlocit n'est pas tout ; il y a encore d'autres qualits, dont il faut tenir compte : par exemple, la force musculaire qui me permet de porter un lourd fardeau tout en trottant d'un bon pas. De cela, il n'tait pas question tant donn les concurrents. Je n'ai pas non plus pris en considration la prudence, la ruse du livre, son adresse.
:Le puits tait trs profond et par consquent la corde tait longue, qui servait  monter le seau plein d'eau. Quand ce seau arrivait jusqu' la margelle, on avait bien du mal  l'y poser, tant le vent tait violent. Jamais le soleil ne descendait assez bas dans ce puits pour se mirer dans l'eau, mais aussi loin qu'atteignaient ses rayons, les pierres taient couvertes d'une maigre verdure.
:Une famille de crapauds vivait dans le puits. Ils taient nouveaux venus, puisque c'est la vieille grand-mre-- encore vivante-- qui y tait arrive, la tte la premire. Les grenouilles vertes, tablies l depuis bien plus longtemps, et qui nageaient de tous cts dans l'eau, les considraient comme des invits de passage, mais voyaient bien qu'ils taient un peu de leur espce.
:Les jeunes crapauds, au contraire, allongeaient leurs pattes de derrire par pure fiert, chacun d'eux croyant avoir la pierre prcieuse, ils tenaient la tte raide et parfaitement immobile. Ils finirent cependant par se demander de quoi ils devaient tre fiers et ce que c'tait au juste qu'une pierre prcieuse.
:-- Je suis sr que ce n'est pas moi qui ai ce bijou, dit le plus petit crapaud qui tait aussi laid que possible ; pourquoi, parmi tous, aurai-je quelque chose d'aussi splendide ? Et si cela devait dplaire aux autres, je n'en aurais aucun plaisir. Non, tout ce que je dsire, c'est seulement de pouvoir un jour monter jusqu' la margelle du puits et regarder au-dehors, ce doit tre magnifique !
:Il avait un immense dsir d'tre assis sur la margelle du puits et de regarder au-dehors, une vraie nostalgie de la verdure de l-haut. Le lendemain matin, comme on remontait le seau plein d'eau, le seau, par hasard, s'arrta un instant juste devant la pierre sur laquelle tait assis le petit crapaud ; celui-ci trembla, mais sauta dans le seau et tomba tout au fond.
:Deux jeunes tudiants vivaient  la ferme, l'un tait un pote et l'autre un naturaliste. L'un chantait dans ses crits toutes les crations de Dieu qui se refltaient dans son coeur, l'autre s'emparait du fait lui-mme et l'examinait comme une vaste opration mathmatique ; il soustrayait, multipliait, dsirant connatre  fond les problmes et en parler avec sa raison et son enthousiasme. Tous deux taient d'un bon naturel et trs gais.
: ce moment, le pre cigogne descendit en vol plan ; il avait aperu le crapaud dans l'herbe et il se saisit de lui sans aucune douceur. Il serrait le bec, ses grandes ailes battaient avec bruit, ce n'tait pas du tout agrable, mais le petit crapaud savait qu'il montait trs haut, vers l'gypte, c'est pourquoi ses yeux brillaient et lanaient des tincelles.
:Leur pre, roi du pays, se remaria avec une mchante reine, trs mal dispose  leur gard. Ils s'en rendirent compte ds le premier jour : tout le chteau tait en fte ; comme les enfants jouaient  la visite, au lieu de leur donner, comme d'habitude, une abondance de gteaux et de pommes au four, elle ne leur donna que du sable dans une tasse  th en leur disant de faire semblant.
:Lorsqu'elle eut quinze ans, elle rentra au chteau de son pre et quand la mchante reine vit combien elle tait belle, elle entra en grande colre et se prit  la har, elle l'aurait volontiers change en cygne sauvage comme ses frres, mais elle n'osa pas tout d'abord, le roi voulant voir sa fille.
:Alors la pauvre Elisa pleura en pensant  ses onze frres, si loin d'elle. Dsespre, elle se glissa hors du chteau et marcha tout le jour  travers champs et marais vers la fort. Elle ne savait o aller, mais dans sa grande tristesse et son regret de ses frres, qui chasss comme elle, erraient sans doute de par le monde, elle rsolut de les chercher, de les trouver.
:Toute la nuit, elle rva de ses frres. Ils jouaient comme dans leur enfance, crivaient avec des crayons en diamants sur des tableaux d'or et feuilletaient le merveilleux livre d'images qui avait cot la moiti du royaume ; mais sur les tableaux d'or ils n'crivaient pas comme autrefois seulement des zros et des traits, mais les hardis exploits accomplis, tout ce qu'ils avaient vu et vcu.
:Ds qu'elle y vit son propre visage, elle fut pouvante, si noir et si laid ! Mais quand elle eut mouill sa petite main et s'en fut essuy les yeux et le front, sa peau blanche rapparut. Alors elle retira tous ses vtements et entra dans l'eau frache et vraiment, telle qu'elle tait l, elle tait la plus charmante fille de roi qui se pt trouver dans le monde.
:La nuit fut trs sombre, aucun ver luisant n'clairait la mousse. Elle se coucha pour dormir. Alors il lui sembla que les frondaisons s'cartaient, que Notre-Seigneur la regardait d'en haut avec des yeux trs tendres, que de petits anges passaient leur tte sous son bras. Elle ne savait, en s'veillant, si elle avait rv ou si c'tait vrai.
:-- Nous, tes frres, dit l'an, nous volons comme cygnes sauvages tant que dure le jour, mais lorsque vient la nuit, nous reprenons notre apparence humaine, c'est pourquoi il nous faut toujours au coucher du soleil prendre soin d'avoir une terre o poser nos pieds car si nous volions  ce moment dans les nuages, en devenant des hommes, nous serions prcipits dans l'ocan profond.
:Elisa s'veilla au bruissement des ailes des cygnes. Les frres de nouveau mtamorphoss volaient au-dessus d'elle, puis s'loignrent tout  fait ; un seul, le plus jeune, demeura en arrire, il posa sa tte sur les genoux de la jeune fille qui caressa ses ailes blanches. Tout le jour ils restrent ensemble, le soir les autres taient de retour, et une fois le soleil couch ils avaient repris leur forme relle.
:Ils passrent toute la nuit  tresser un filet de souple corce de saule et de joncs rsistants. Ce filet devint grand et solide, Elisa s'y tendit et lorsque parut le soleil et que les frres furent changs en cygnes, ils saisirent le filet dans leurs becs et s'envolrent trs haut, vers les nuages, portant leur soeur chrie encore endormie. Comme les rayons du soleil tombaient juste sur son visage, l'un des frres vola au-dessus de sa tte pour que ses larges ailes tendues lui fassent ombrage.
:Ils taient loin de la terre lorsque Elisa s'veilla, elle crut rver en se voyant porte au-dessus de l'eau, trs haut dans l'air.  ct d'elle taient places une branche portant de dlicieuses baies mres et une botte de racines savoureuses, le plus jeune des frres tait all les cueillir et les avait dposes prs d'elle, elle lui sourit avec reconnaissance car elle savait bien que c'tait lui qui volait au-dessus de sa tte et l'ombrageait de ses ailes.
:-- Ils volaient si haut que le premier voilier apparu au-dessous d'eux semblait une mouette pose sur l'eau. Un grand nuage passait derrire eux, une vritable montagne sur laquelle Elisa vit l'ombre d'elle-mme et de ses onze frres en une image gigantesque, ils formaient un tableau plus grandiose qu'elle n'en avait jamais vu, mais  mesure que le soleil montait et que le nuage s'loignait derrire eux, ces ombres fantastiques s'effaaient.
:Tout le jour, ils volrent comme une flche sifflant dans l'air, moins vite pourtant que d'habitude puisqu'ils portaient leur soeur. Un orage se prparait, le soir approchait ; inquite, Elisa voyait le soleil dcliner et le rocher solitaire n'tait pas encore en vue. Il lui parut que les battements d'ailes des cygnes taient toujours plus vigoureux. Hlas ! c'tait sa faute s'ils n'avanaient pas assez vite. Quand le soleil serait couch, ils devaient redevenir des hommes, tomber dans la mer et se noyer.
:Alors, du plus profond de son coeur monta vers Dieu une ardente prire. Cependant elle n'apercevait encore aucun rocher, les nuages se rapprochaient, des rafales de vent de plus en plus violentes annonaient la tempte, les nuages s'amassaient en une seule norme vague de plomb qui s'avanait menaante.
:Mais bientt elle aperut le vritable pays o ils devaient se rendre, pays de belles montagnes bleues, de bois de cdres, de villes et de chteaux. Bien avant le coucher du soleil, elle tait assise sur un rocher devant l'entre d'une grotte tapisse de jolies plantes vertes grimpantes, on et dit des tapis brods.
:Et cette pense la proccupait si fort, elle suppliait si instamment Dieu de l'aider que, mme endormie, elle poursuivait sa prire. Alors il lui sembla qu'elle s'levait trs haut dans les airs jusqu'au chteau de la fe Morgane qui venait elle-mme  sa rencontre, blouissante de beaut et cependant semblable  la vieille femme qui lui avait offert des baies dans la fort.
:-- Tes frres peuvent tre sauvs ! dit la fe, mais auras-tu assez de courage et de patience ? Si la mer est plus douce que tes mains dlicates, elle faonne pourtant les pierres les plus dures, mais elle ne ressent pas la douleur que tes doigts souffriront, elle n'a pas de coeur et ne connat pas l'angoisse et le tourment que tu auras  endurer.
:La fe effleura de l'ortie la main d'Elisa et la brlure l'veilla. Il faisait grand jour, et tout prs de l'endroit o elle avait dormi, il y avait une ortie pareille  celle de son rve. Alors elle tomba , genoux et remercia Notre-Seigneur puis elle sortit de la grotte pour commencer son travail.
:Au coucher du soleil les frres rentrrent. Ils s'effrayrent de la trouver muette, craignant un autre mauvais sort jet par la mchante belle-mre, mais voyant ses mains, ils se rendirent compte de ce qu'elle faisait pour eux. Le plus jeune des frres se prit  pleurer et l o tombaient ses larmes, Elisa ne sentait plus de douleur, les cloques brlantes s'effaaient.
: ce moment un grand chien bondit hors du hallier suivi d'un autre et d'un autre encore. Ils aboyaient trs fort, couraient de tous cts, au bout de quelques minutes tous les chasseurs taient l devant la grotte et le plus beau d'entre eux, le roi du pays, s'avana vers Elisa. Jamais il n'avait vu fille plus belle.
:Au soleil couchant la magnifique ville royale avec ses glises et ses coupoles s'talait devant eux. Le roi conduisit la jeune fille dans le palais o les jets d'eau jaillissaient dans les salles de marbre, o les murs et les plafonds rutilaient de peintures, mais elle n'avait pas d'yeux pour ces merveilles ; elle pleurait et se dsolait. Indiffrente, elle laissa les femmes la parer de vtements royaux, tresser ses cheveux et passer des gants trs fins sur ses doigts brls.
:Alors, dans ces superbes atours, elle tait si resplendissante de beaut que toute la cour s'inclina profondment devant elle et que le roi l'lut pour fiance, malgr l'archevque qui hochait la tte et murmurait que cette belle fille des bois ne pouvait tre qu'une sorcire qui sduisait le coeur du roi.
:Jour aprs jour, il devenait plus sombre, Elisa le voyait bien mais ne se l'expliquait pas ; elle s'inquitait cependant et que ne souffrit-elle alors en son coeur pour ses frres ! Ses larmes coulaient sur le velours et la pourpre royale, elles y tombaient comme des diamants scintillants, et les dames de la cour qui voyaient toute cette magnificence eussent bien voulu tre reines  sa place.
:Cependant, elle devait tre bientt au terme de son ouvrage, il ne manquait plus qu'une cotte de mailles, encore une fois elle n'avait plus de lin et plus une seule ortie. Il lui fallait encore une fois, la dernire, s'en aller au cimetire en cueillir quelques poignes. Elle redoutait cette course solitaire et les terribles sorcires, mais sa volont restait ferme et aussi sa confiance en Dieu.
:Elisa partit donc, mais le roi et l'archevque la suivaient ; ils la virent disparatre  la grille du cimetire et, quand eux-mmes s'en approchrent, ils virent les affreuses sorcires assises sur la dalle comme Elisa les avait vues. Alors le roi s'en retourna, il se la figurait parmi les sorcires, elle dont la tte avait, ce mme soir, repos sur sa poitrine.
:Arrache aux magnifiques salons royaux, Elisa fut jete dans un cachot sombre et humide o le vent soufflait  travers les barreaux de la fentre ; au lieu du velours et de la soie, on lui donna, pour poser sa tte, la botte d'orties qu'elle avait cueillie, les rudes cottes de mailles brlantes qu'elle avait tricotes devaient lui servir de couvertures et de couette, mais aucun prsent ne pouvait lui tre plus cher. Elle se remit  son ouvrage en priant Dieu.
:Vers le soir elle entendit un bruissement d'ailes de cygnes devant les barreaux : c'tait le plus jeune des frres qui l'avait retrouve. Alors elle sanglota de joie et pourtant elle savait que cette nuit serait sans doute la dernire de sa vie. Mais maintenant, l'ouvrage tait presque achev et ses frres taient l....
:L'archevque arriva pour passer les heures ultimes avec elle-- il l'avait promis au roi-- mais elle, secouant la tte, le pria par ses regards et sa mimique de s'en aller, cette nuit mme il fallait que son travail ft termin, sinon tout aurait t inutile, sa douleur, ses larmes et ses nuits sans sommeil. L'archevque la quitta sur quelques mchantes paroles, mais continua sa besogne.
:Ce n'tait pas encore l'aube-- le soleil ne se lverait qu'une heure plus tard-- quand les onze frres se prsentrent au portail du chteau. Ils demandaient qu'on les mne auprs du souverain mais on leur rpondit que c'tait tout  fait impossible. Sa Majest dormait et nul n'et os le rveiller. Ils supplirent, ils menacrent jusqu' ce que le garde part et le roi lui-mme.  cet instant, le soleil se leva, plus de frres, mais au-dessus du palais, onze cygnes sauvages volaient  tire-d'aile.
:Maintenant la foule se pressait, tout le peuple voulait voir brler la sorcire. Une vieille haridelle tranait la charrette o on l'avait assise vtue d'une blouse de grosse toile, ses cheveux tombaient autour de son visage d'une mortelle pleur, ses lvres remuaient doucement tandis que ses doigts tordaient le lin vert. Mme sur le chemin de la mort, elle n'abandonnerait pas l'oeuvre commence, dix cottes de mailles taient poses  ses pieds, elle tricotait la onzime.
:Dj le bourreau saisissait sa main, alors en toute hte elle jeta les onze cottes de mailles sur les cygnes, et  leur place parurent onze princes dlicieux, le plus jeune avait une aile de cygne  la place d'un de ses bras, car il manquait encore une manche  la dernire tunique qu'elle n'avait pu terminer.
:Il raconta tout ce qui tait arriv et, tandis qu'il parlait, un parfum se rpandait comme des millions de roses. Chaque morceau de bois du bcher avait pris racine et des branches avaient pouss formant un grand buisson de roses rouges.  sa cime, une fleur blanche resplendissait de lumire comme une toile, le roi la cueillit et la posa sur la poitrine d'Elisa. Alors elle revint  elle.
:Maintenant donc, l'hiver tait venu ; aprs avoir longtemps rsist aux aquilons, les feuilles du chne taient presque toutes tombes ; les corbeaux, les corneilles venaient se percher sur ses branches et taillaient des bavettes sur la duret des temps, sur la famine prochaine qui s'annonait pour eux.
:Survint la veille du saint jour de Nol, et ce fut alors que le vieux chne rva le plus beau rve de sa vie. Il avait le sentiment de la fte qui se prparait partout sur la terre, l o il y a des chrtiens ; il sentait les vibrations des cloches qui sonnaient de toutes parts. Mais il se croyait en t, par une splendide journe. Et voici ce qui lui apparut :
:Il lui semblait qu'il grandissait comme autrefois, que, du sein de la terre, il puisait une nouvelle vigueur ; et, en effet, son tronc s'lanait, sa couronne s'tendait en dme, et montait toujours plus haut vers le ciel ; et plus le chne s'levait, plus il prouvait de bonheur, et il ne dsirait que monter encore au-del, jusqu'au soleil, dont les rayons brillants le pntraient d'une chaleur bienfaisante. Et sa couronne tait dj parvenue au-dessus des nuages qui, comme une troupe de grands cygnes blancs, flottaient sous le bleu firmament.
:Au spectacle de cette immensit, on tait transport de la flicit la plus pure. Mais le vieux chne sentait qu'il lui manquait quelque chose ; il prouvait l'ardent dsir de voir les autres arbres de la fort, les plantes, les fleurs et jusqu'aux moindres broussailles enleves comme lui et mises en prsence de toutes ces splendeurs. Oui, pour qu'il ft entirement heureux, il les lui fallait voir tous autour de lui, grands et petits, prenant part  sa flicit.
:Des vagues normes assaillaient la falaise, enlevant des quartiers de roche ; les vents hurlaient et secouaient le vieux chne ; sa vigueur prouve luttait contre la tourmente, mais un dernier coup de vent l'branla et l'enleva de terre avec sa racine ; il tomba, au moment o il rvait qu'il s'lanait vers l'immensit des cieux. Il gisait l ; il avait pri aprs ses trois cent soixante-cinq ans, comme l'phmre aprs sa journe d'existence.
:Le matin, lorsque le soleil vint clairer le saint jour de Nol, l'ouragan s'tait apais. De toutes les glises retentissait le son des cloches ; mme dans la plus humble cabane rgnait l'allgresse. La mer s'tait calme ;  bord d'un grand navire qui, toute la nuit, avait lutt, tous les mts taient dcors, tous les pavillons hisss pour clbrer la grande fte.
:-- Je prends mon temps, rpondit l'escargot. Vous tes toujours si press. Attendre est plus excitant. Un an plus tard, l'escargot tait presque au mme endroit sous le rosier et se rchauffait au soleil. Le rosier eut beaucoup de boutons cette anne-l, qui devinrent des fleurs toujours fraches et toujours nouvelles. L'escargot s'avana.
:-- Tout est exactement comme l'anne dernire. Aucun progrs nulle part. Le rosier a toujours ses roses, cela ne va pas plus loin. L't passa, l'automne aussi et le rosier avait toujours ses boutons et ses fleurs et il en eut jusqu' la premire neige. Le temps devient froid et pluvieux. Le rosier se pencha et l'escargot se cacha sous la terre. Puis, une nouvelle anne commena et rapparurent et les petites roses et l'escargot.
:Sa mre le dshabilla, le mit au lit et apporta la bouilloire pour lui faire une bonne tasse de tisane de sureau cela rchauffe ! Au mme instant, la porte s'ouvrit et le vieux monsieur si amusant qui habitait tout en haut de l maison entra. Il vivait tout seul n'ayant ni femme ni enfants, mais il adorait tous les enfants et savait raconter tant de contes et d'histoires pour leur faire plaisir.
:-- Mais d'abord nous avions t  l'cole pour tcher d'apprendre un peu quelque chose ; puis ce fut notre confirmation, on pleurait tous les deux. L'aprs-midi, nous montions tout au haut de la Tour Ronde, la main dans la main, et nous regardions de l-haut le vaste monde, et Copenhague et la mer. Aprs, nous sommes alls  Frederiksberg, o le roi et la reine, dans leurs barques magnifiques, voguaient sur les canaux.
:Le sureau embaumait, le soleil couchant illuminait les visages des vieux et les rendait tout rubiconds, le plus jeune des petits enfants dansait tout autour et criait, tout heureux que ce ft jour de fte, qu'on allait manger des pommes de terre chaudes. La fe du Sureau souriait dans l'arbre et criait Bravo avec les autres.
:Elle prit le petit garon dans ses bras contre sa poitrine. La verdure et les fleurs les enveloppant formaient autour d'eux une tonnelle qui s'envola avec eux  travers l'espace. Voyage dlicieux. La fe tait devenue subitement une petite fille, en robe verte et blanche avec une grande fleur de sureau sur la poitrine, et sur ses blonds cheveux boucls, une couronne. Ses yeux taient si grands, si bleus ! Quel plaisir de la regarder ! Les deux enfants s'embrassrent, ils avaient le mme ge et les mmes gots.
:La main dans la main, ils sortirent de la tonnelle et les voici dans leur jardin fleuri. Sur le frais gazon de la pelouse, la canne du pre tait reste ; simple bois sec, elle tait vivante pour les petits. Sitt qu'ils l'enfourchrent, le pommeau poli se transforma en une belle tte hennissante, la noire crinire voltigeait. Quatre pattes  la fois fines et fortes lui poussrent, l'animal tait robuste et fougueux. Au galop, ils tournaient autour de la pelouse. Hue ! Hue !
:-- Nous voici dans la campagne, vois-tu la maison du paysan avec le grand four qui a l'air d'un immense oeuf sur le mur du ct de la route, le sureau tend ses branches au-dessus et le coq gratte la terre pour les poules et se rengorge ! Nous voici  l'glise, elle est tout en haut de la cte, au milieu des grands chnes dont l'un est presque mort. Et nous voici  la forge o brle un grand feu, o des hommes  moiti nus tapent de leurs marteaux, faisant voler les tincelles de tous cts. En route, en route vers le beau chteau !
:Ensuite ils jourent dans l'alle et dessinrent un jardin sur le sol ; la petite fille enleva une fleur de sureau de sa tte et la planta. Et cette fleur poussa exactement comme cela s'tait pass devant nos deux vieux de Nyboder, quand ils taient Petits-- comme nous l'avons racont tout  l'heure.
:Le printemps se droula, puis l't, et l'automne et l'hiver ; mille images se refltaient dans les yeux du garon et, dans son coeur, toujours la petite fille chantait : Tu n'oublieras jamais tout a ! Le sureau, tout au long du voyage embaumait si exquisment. Le garon sentait bien les roses et la fracheur des htres, mais le parfum du sureau tait bien plus ensorcelant car ses fleurs reposaient sur le coeur de la petite fille et dans la course la tte du garon se tournait souvent vers elle.
:-- Comme c'est beau ici, en t, dit-elle, tandis qu' toute allure ils passaient devant les vieux chteaux du moyen ge, o les murs rouges et les pignons crnels se refltaient dans les fosss o les cygnes nageaient et levaient la tte vers les alles ombreuses et fraches. Les bls ondulaient comme une mer dans la plaine, les fosss taient pleins de fleurs rouges et jaunes et les haies de houblon sauvage et de liserons et le doux parfum des meules de foin flottait sur les prs. Le soir, la lune monta toute ronde dans le ciel. Cela ne s'oublie jamais.
:-- Personne ne s'en doute. Parfois, la nuit, le vieux gardien fait sa ronde. Il a un grand trousseau de cls. Ds que les fleurs entendent leur cliquetis, elles restent tout  fait tranquilles, caches derrire les grands rideaux et elles passent un peu la tte seulement. "Je sens qu'il y a des fleurs ici," dit le vieux gardien, mais il ne peut les voir.
:-- Oui, bien sr, car si elles veulent, elles peuvent voler. N'as-tu pas vu les beaux papillons rouges, jaunes et blancs, ils ont presque l'air de fleurs, ils l'ont t du reste. Ils se sont arrachs de leur tige et ont saut trs haut en l'air en battant de leurs feuilles comme si c'taient des ailes et ils se sont envols. Et comme ils se conduisaient fort bien, ils ont obtenu le droit de voler aussi dans la journe, de ne pas rentrer chez eux pour s'asseoir immobiles sur leur tige. Les ptales,  la fin, sont devenus de vraies ailes.
:Toute la soire, elle ne put s'empcher de penser  ce que l'tudiant lui avait racont et quand vint l'heure d'aller elle-mme au lit, elle courut d'abord derrire les rideaux des fentres dans l'embrasure desquelles se trouvaient, sur une planche, les ravissantes fleurs de sa mre, des jacinthes et des tulipes, et elle murmura tout bas : Je sais bien que vous devez aller au bal !
:Mes fleurs sont-elles encore couches dans le lit de Sophie ? se dit-elle. Elle se souleva un peu et jeta un coup d'oeil vers la porte entrebille. Elle tendit l'oreille et il lui sembla entendre que l'on jouait du piano dans la pice  ct, mais tout doucement. Jamais elle n'avait entendu une musique aussi dlicate.
:Il n'y avait pas du tout de veilleuse dans cette pice, mais il y faisait tout  fait clair, la lune brillait  travers la fentre et clairait juste le milieu du parquet. Toutes les jacinthes et les tulipes se tenaient debout en deux rangs, il n'y en avait plus du tout dans l'embrasure de la fentre o ne restaient que les pots vides. Sur le parquet, les fleurs dansaient gracieusement.
:Un grand lis rouge tait assis au piano. Ida tait sre de l'avoir vu cet t car elle se rappelait que l'tudiant avait dit : Oh ! comme il ressemble  Mademoiselle Line ! et tout le monde s'tait moqu de lui. Maintenant Ida trouvait que la longue fleur ressemblait vraiment  cette demoiselle, et elle jouait tout  fait de la mme faon qu'elle.
:Tout  coup, la poupe de cire du petit fouet de la Mi-Carme devint grande longue, elle tourbillonna autour des fleurs de papier et cria trs haut : Peut-on mettre des btises pareilles dans la tte d'un enfant ! Ce sont des inventions stupides ! Et alors, elle ressemblait exactement au conseiller de la chancellerie, avec son large chapeau, elle aussi tait jaune et aussi grognon. Les fleurs en papier lui donnrent des coups sur ses maigres jambes et elle se ratatina de nouveau et redevint une petite poupe de cire.
:Elle ne s'tait pas du tout fait mal, affirmait-elle, et les fleurs d'Ida la remercirent pour le lit douillet. Tout le monde l'aimait et l'attirait juste au milieu du parquet, l o scintillait la lune, on dansait avec elle et toutes les fleurs faisaient cercle autour. Sophie tait bien contente, elle les pria de conserver son lit.
:-- Rien ne t'empche de chanter, reprit-il. Tu as conserv tes membres entiers. Mais je voudrais voir ce que tu ferais si, comme moi, tu avais perdu tout ton arrire-train, si tu n'avais plus que le cou et la bouche, et celle-l encore ferme d'un bouchon. Tu ne chanterais certes pas. Mais va toujours ; ce n'est pas un mal qu'il y ait au moins un tre un peu gai dans cette maison.
:Et il pensa au four en flammes o la bouteille avait pris naissance,  la faon dont on l'avait, en soufflant, forme d'une masse liquide et bouillante. Elle tait encore toute chaude, lorsqu'elle regarda dans le feu ardent d'o elle sortait ; elle eut le dsir de rouler et de s'y replonger. Mais  mesure qu'elle se refroidit elle prouva du plaisir  figurer dans le monde comme un tre particulier et distinct,  ne plus tre perdue et confondue dans une masse.
:Elle ne voyait plus la joyeuse socit. Mais elle les entendit chanter encore et se rjouir pendant bien des heures. Quand ils furent partis, survinrent deux petits paysans ; en furetant dans les joncs, ils aperurent la bouteille et l'emportrent chez eux. Ils avaient vu la veille leur frre an, un matelot, qui devait s'embarquer le lendemain pour un long voyage, et qui tait venu dire adieu  sa famille.
:La mre tait justement occupe  faire pour lui un paquet o elle fourrait tout ce qu'elle pensait pouvoir lui tre utile pendant la traverse ; le pre devait le porter le soir en ville. Une fiole contenant de l'eau-de-vie pure tait dj enveloppe, lorsque les garons rentrrent avec la belle grande bouteille qu'ils avaient trouve. La mre retira la fiole et mit en place la bouteille qu'elle remplit de sa bonne eau-de-vie.
:Elle n'avait pas trop dchu ; car le breuvage qu'elle contenait paraissait aux matelots aussi exquis qu'aurait pu l'tre pour eux le vin qui s'y trouvait auparavant. Voil la meilleure des pharmacies ! disaient-ils, chaque fois que Pierre Jensen la tirait pour en verser une goutte aux camarades qui avaient mal  l'estomac.
:Mais au dernier moment le jeune capitaine crivit  la lueur des clairs sur un bout de papier : Au nom du Christ ! Nous prissons. Il ajouta le nom du navire, le sien, celui de sa fiance. Puis il glissa le papier dans la premire bouteille vide venue, la reboucha ferme, et la lana au milieu des flots en fureur. Elle qui lui avait nagure vers la joie et le bonheur, elle contenait maintenant cet affreux message de mort.
:On la ramassa donc, et aprs l'avoir bien examine de tous cts, on l'ouvrit pour en retirer le papier qu'elle contenait. On le tourna et retourna dans tous les sens, personne ne put comprendre ce qu'il y avait crit. Ils devinaient bien qu'elle provenait d'un btiment qui avait fait naufrage, qu'il tait question de cela sur le billet, mais voil tout. Aprs avoir consult en vain le plus savant d'entre eux, ils remirent le papier dans la bouteille, qui fut place dans la grande armoire d'une grande chambre, dans une grande maison.
:Chaque fois qu'il venait des trangers, on prenait le papier pour le leur montrer, mais aucun d'eux ne savait la langue dans laquelle tait crit le billet.  force de passer de mains en mains, l'criture, qui n'tait trace qu'au crayon, s'effaa, devint de plus en plus difficile  distinguer et finit par disparatre entirement.
:Aprs tre reste une anne dans l'armoire, la bouteille fut porte au grenier, o elle se trouva bientt couverte de poussire et de toiles d'araigne. Elle se souvenait avec amertume des beaux jours o elle versait le divin jus de la treille l-bas sous les frais ombrages des bois, puis du temps o elle se balanait sur les flots, portant un tragique secret, un dernier soupir d'adieu.
:Elle resta vingt annes entires  se morfondre dans la solitude du grenier ; elle aurait pu y demeurer un sicle, si l'on n'avait dmoli la maison pour la reconstruire. Quand on enleva la toiture, on l'aperut, et l'on parut se rappeler qui elle tait. Mais elle continua de ne comprendre absolument rien de ce qui se disait. Si j'tais cependant reste en bas, pensait-elle, j'aurais fini par apprendre la langue du pays ; l-haut, toute seule avec les rats et les souris, il tait impossible de m'instruire.
:On la remplit de semences de plantes du Sud qu'on expdia au Nord ; bien bouche, bien calfeutre et enveloppe, elle fut place sur un navire, dans un coin obscur, o elle n'aperut pendant tout le voyage ni lumire, ni lanterne, ni, a plus forte raison, le soleil ni la lune. De cette faon, se dit-elle, quel fruit retirerai-je de mon voyage ?
:Vers la fin de la fte, la bouteille fut enleve par un gamin qui la vendit un schilling avec lequel il s'acheta un gteau. Elle passa chez un marchand de vin, qui la remplit d'un bon cru. Elle ne resta pas longtemps  chmer : elle fut vendue  un aronaute qui le dimanche suivant devait monter en ballon.
:Elle le reut avec reconnaissance, y mit un bouchon, et le goulot renvers et rempli d'eau fut attach dans la cage ; le petit serin, qui pouvait maintenant boire plus  son aise, fit entendre les trilles les plus joyeux. Le goulot fut trs content de cet accueil, qui lui tait du reste bien d, pensait-il ; car enfin il avait eu des aventures fameuses, il avait t bien au-dessus des nuages. Aussi, lorsqu'un peu plus tard la vieille fille reut la visite d'une ancienne amie, fut-il bien tonn qu'on ne parlt pas de lui, mais du myrte qui tait devant la fentre.
:La pauvre vieille avait les larmes dans les yeux en voquant ces souvenirs ; elle parla du jeune capitaine, des joyeuses fianailles dans le bois. Bien des penses surgirent dans son esprit, mais pas celle-ci, c'est qu'elle avait l devant sa fentre un tmoin de son bonheur de jadis, le goulot qui fit retentir un  schouap  si sonore lorsqu'on le dboucha dans le bois pour boire en l'honneur des fiancs.
:Un dimanche qu'il faisait le plus beau soleil, les cloches sonnaient  toute vole, et une foule de gens, pars et endimanchs, leur livre de prires sous le bras, se rendaient  l'glise ; lorsqu'ils passaient  ct du champ o petit Claus conduisait la charrue avec les cinq chevaux, dans sa joie et pour faire parade d'un si bel attelage, il faisait le plus de bruit qu'il pouvait avec son fouet et s'criait  tue-tte :
:Il vint  passer un riche paysan, qui lui fit de la tte un signe amical ; petit Claus se sentit trs flatt, il pensa que cela lui serait beaucoup d'honneur que ce paysan pt croire qu'il possdait les cinq chevaux attels  sa charrue. Il fit de nouveau claquer son fouet en criant encore plus fort que les autres fois :
:Il avait un long bout de chemin  parcourir ; il lui fallait traverser une grande et sombre fort. Pendant qu'il y tait engag, survint un ouragan qui obscurcit le ciel, et petit Claus s'gara tout  fait. Lorsqu'il finit par retrouver la route, il tait dj trs tard ; il ne pouvait plus, avant la nuit, arriver  la ville ni retourner chez lui.
:La paysanne, sans lui rpondre, lui ferma la porte au nez. Prs de la maison il y avait une grange, contre laquelle s'levait un hangar couvert d'un toit plat de chaume. "Je m'en vais grimper l, se dit Claus ; cela vaudra mieux que de coucher par terre, et mme ce chaume me fera un excellent lit. Un couple de cigognes niche sur ce toit ; mais j'espre bien que, si je me conduis convenablement  leur gard, elles ne viendront pas me donner des coups de bec quand je dormirai."
:Aussitt dit, aussitt fait. Il se hissa sur le toit et, aprs s'tre tourn et retourn comme un chat, il s'y installa commodment pour la nuit. Voil qu'il aperoit que les volets de la maison sont trop courts vers le haut, de faon que de l'endroit o il est, il voit tout ce qui se passe dans la grande chambre du rez-de-chausse.
:Lorsqu'ils entendirent les pas du cheval et qu'ils reconnurent le fermier  travers les fentes du volet, ils furent trs effrays, et la paysanne supplia le sacristain de se cacher dans une grande caisse vide ; il le fit volontiers ; il savait que le brave fermier avait la faiblesse de ne pas supporter la vue d'un sacristain. Puis la femme cacha vite dans le four les mets, le gteau et la bouteille de vin ; si le mari avait vu tous ces apprts, il aurait demand ce que cela signifiait ; il aurait fallu mentir, et peut-tre se serait-elle trouble.
:La femme le reut avec force sourires et dmonstrations de joie ; elle remit la nappe sur la table et leur servit un grand plat rempli de soupe. Le fermier, qui avait trs faim, se mit  manger de bon apptit ; petit Claus ne trouvait pas la soupe mauvaise, mais il pensait avec regret au succulent rti, au poisson, au gteau qu'il avait vu disparatre dans le four.
:Or, en ce mme jour la grand-mre de petit Claus venait de trpasser. Elle n'avait gure t tendre pour lui, elle grondait toujours, mais il n'en tait pas moins trs afflig, et il prit le corps de la vieille femme et le plaa dans son propre lit qu'il avait pralablement bien chauff  la bassinoire ; il pensait qu'elle n'tait peut-tre qu'engourdie, et que la chaleur la ranimerait. Il alluma un bon feu dans le pole et il s'assit lui-mme pour passer la nuit sur un fauteuil dans un coin.
:Il rajusta avec art la tte de sa grand-mre, et cacha la blessure sous un bonnet  dentelles et  rubans. Il mit  la morte ses vtements du dimanche. Puis il alla emprunter le cheval de son voisin et l'attela  sa carriole ; il y plaa au fond le corps de la vieille femme, monta sur le sige et partit pour la ville.
:-- Oui, rpondit l'autre. Je m'en viens  la ville avec ma grand-mre pour faire des emplettes. Mais elle ne veut pas descendre de la voiture ; elle est trs entte. Cependant si vous voulez lui porter un verre de bon hydromel, je pense qu'elle le prendra volontiers. Mais il faut que vous lui parliez de votre voix la plus forte ; elle n'entend pas bien.
:-- Quel malheur ! dit l'aubergiste en se tordant les mains de dsespoir. Voil ce que c'est d'tre emport et violent. coute bien, cher petit Claus ; ne me dnonce pas et je te donnerai un boisseau plein d'argent, et je ferai enterrer ta grand-mre avec autant de pompe que si c'tait la mienne. Mais jamais tu ne souffleras mot sur ce qui vient de se passer ; la justice me couperait le cou, et c'est tout ce qu'il y a de plus dsagrable.
:Et il lui expliqua que sa grand-mre avait beau tre infirme et s'ennuyer sur la terre, il n'en avait pas moins commis un horrible meurtre, et la justice, si elle l'apprenait, le punirait de mort. Grand Claus fut pris d'effroi, il sortit  la hte sans dire adieu, sauta sur la voiture, fouetta les chevaux et s'en retourna chez lui au galop. L'apothicaire crut qu'il tait simplement devenu fou et qu'il n'avait pas fait ce dont il s'tait vant ; il le laissa partir sans informer la justice.
:La capitale tait une ville bien gaie, grce  la quantit d'trangers qui passaient ; mais un jour il y vint deux fripons qui se donnrent pour tisserands et dclarrent savoir tisser la plus magnifique toffe du monde. Non seulement les couleurs et le dessin taient extraordinairement beaux, mais les vtements confectionns avec cette toffe possdaient une qualit merveilleuse : ils devenaient invisibles pour toute personne qui ne savait pas bien exercer son emploi ou qui avait l'esprit trop born.
:Puis il avana aux deux fripons une forte somme afin qu'ils pussent commencer immdiatement leur travail. Ils dressrent en effet deux mtiers, et firent semblant de travailler, quoiqu'il n'y et absolument rien sur les bobines. Sans cesse ils demandaient de la soie fine et de l'or magnifique ; mais ils mettaient tout cela dans leur sac, travaillant jusqu'au milieu de la nuit avec des mtiers vides.
:Il faut cependant que je sache o ils en sont, se dit le grand-duc. Mais il se sentait le coeur serr en pensant que les personnes niaises ou incapables de remplir leurs fonctions ne pourraient voir l'toffe. Ce n'tait pas qu'il doutt de lui-mme ; toutefois il jugea  propos d'envoyer quelqu'un pour examiner le travail avant lui.
:Mon Dieu ! pensa-t-il en ouvrant de grands yeux, je ne vois rien. Mais il n'en dit mot. Les deux tisserands l'invitrent  s'approcher, et lui demandrent comment il trouvait le dessin et les couleurs. En mme temps ils montrrent leurs mtiers, et le vieux ministre y fixa ses regards ; mais il ne vit rien, par la raison bien simple qu'il n'y avait rien.
:Le vieux ministre prta la plus grande attention, pour rpter au grand-duc toutes leurs explications. Les fripons demandaient toujours de l'argent de la soie et de l'or ; il en fallait normment pour ce tissu. Bien entendu qu'ils empochrent le tout ; le mtier restait vide et ils travaillaient toujours.
:Enfin, le grand-duc lui-mme voulut la voir pendant qu'elle tait encore sur le mtier. Accompagn d'une foule d'hommes choisis, parmi lesquels se trouvaient les deux honntes fonctionnaires, il se rendit auprs des adroits filous qui tissaient toujours, mais sans fil de soie et d'or, ni aucune espce de fil.
:Les chambellans qui devaient porter la queue firent semblant de ramasser quelque chose par terre ; puis ils levrent les mains, ne voulant pas convenir qu'ils ne voyaient rien du tout. Tandis que le grand-duc cheminait firement  la procession sous son dais magnifique, tous les hommes, dans la rue et aux fentres, s'criaient :
:Les frres chevauchrent  bride abattue et arrivrent avec une heure d'avance aux portes de la ville. L, les prtendants recevaient l'un aprs l'autre un numro et on les mettait en rang six par six, si serrs qu'ils ne pouvaient remuer les bras et c'tait fort bien ainsi, car sans cela ils se seraient peut-tre battus rien que parce que l'un tait devant l'autre.
:Vint le tour du frre qui savait le lexique par coeur, mais il l'avait compltement oubli pendant qu'il faisait la queue. Le parquet craquait et le plafond tait tout en glace, de sorte qu'il se voyait  l'envers marchant sur la tte.  chaque fentre se tenaient trois secrtaires-journalistes et un matre jur (surveillant) qui inscrivaient tout ce qui se disait afin que cela paraisse aussitt dans le journal que l'on vendait au coin pour deux sous. C'tait affreux. De plus, on avait charg le pole au point qu'il tait tout rouge.
:-- a, a me plat ! dit la fille du roi. Toi, tu as rponse  tout et tu sais parler et je te veux pour poux. Mais sais-tu que chaque mot que nous avons dit paratra demain matin dans le journal ?  chaque fentre se tiennent trois secrtaires-journalistes et un vieux matre jur (surveillant) et ce vieux-l est pire encore que les autres car il ne comprend rien de rien.
:-- Et les gouttes transpercent tout, dit la mre. Il y en a qui descendent mme le long des tiges. Tout va tre mouill. Quelle chance d'avoir chacun une bonne maison et le petit aussi. On a fait plus pour nous que pour toutes les autres cratures, on voit bien que nous sommes les matres du monde ! Ds notre naissance, nous avons notre propre maison et la fort de bardanes seme pour notre usage. Je me demande ce qu'il y a au-del.
:-- Oh ! des limaces noires, a je crois qu'il y en a encore, mais sans coquille et vulgaires ! Et avec a, elles ont des prtentions. Nous pourrions en parler aux fourmis qui courent de tous les cts, comme si elles avaient quelque chose  faire. Peut-tre qu'elles connatraient une femme pour notre petit ?
:-- H bien, dit le jardinier, voil de quoi me rendre fier. Il faut donc que Votre Seigneurie sache que le jardinier du roi n'a pas t heureux cette anne avec ses melons. Ces jours derniers il est venu me voir ; il a vu combien les miens avaient bonne mine, et aprs en avoir got, il m'a pri de lui en envoyer trois pour la table de Sa Majest.
:Il tait une fois un marchand, si riche qu'il et pu paver toute la rue et presque une petite ruelle encore en pices d'argent, mais il ne le faisait pas. Il savait employer autrement sa fortune et s'il dpensait un  skilling, c'est qu'il savait gagner un  daler. Voil quelle sorte de marchand c'tait-- et puis, il mourut.
:Son fils hrita de tout cet argent et il mena joyeuse vie ; il allait chaque nuit au bal masqu, et faisait des ricochets sur la mer avec des pices d'or  la place de pierres plates.  ce train, l'argent filait vite...  la fin, le garon ne possdait plus que quatre shillings et ses seuls vtements taient une paire de pantoufles et une vieille robe de chambre.
:C'est ce qu'elle fit, et pfut ! elle s'envola avec lui  travers la chemine, trs haut, au-dessus des nuages, de plus en plus loin. Le fond craquait, notre homme craignait qu'il ne se brise en morceaux, il aurait fait une belle culbute ! Grand Dieu !... et puis, il arriva au pays des Turcs. Il cacha la malle dans la fort, sous des feuilles sches, et entra tel qu'il tait, dans la ville, ce qu'il pouvait bien se permettre puisque, en Turquie, tout le monde se promne en robe de chambre et en pantoufles.
:Il y avait une fois un paquet d'allumettes, trs fires de leur origine. Leur anctre, un grand sapin, dont elles taient toutes nes, avait t un grand, vieil arbre, dans la fort. Les allumettes se trouvaient maintenant sur une tablette entre un briquet et une vieille marmite de fer, et elles parlaient de leur jeunesse.
:Notre pre le tronc fut plac comme grand mt sur un splendide navire qui pouvait faire le tour du monde, s'il le voulait ; les autres branches furent utilises ailleurs, et notre sort,  nous, est maintenant d'allumer les lumires pour les gens du commun. C'est pourquoi nous, gens de qualit, avons chou  la cuisine.
:Quand les enfants dorment, Ole Ferme-l'oeil s'assied sur leur lit. Il est bien habill, son habit est de soie, mais il est impossible d'en dire la couleur, il semble vert, rouge ou bleu selon qu'il se tourne, il tient un parapluie sous chaque bras, l'un dcor d'images et celui-l il l'ouvre au-dessus des enfants sages qui rvent alors toute la nuit des histoires ravissantes, et sur l'autre parapluie il n'y a rien. Il l'ouvre au-dessus des enfants mchants, alors ils dorment si lourdement que le matin en s'veillant ils n'ont rien rv du tout.
:Aussitt que Hjalmar fut au lit, Ole Ferme-l'oeil toucha de sa petite seringue magique tous les meubles de la chambre, aussitt ils se mirent tous  bavarder, mais ils ne parlaient que d'eux-mmes, sauf le crachoir qui restait muet mais s'irritait de les voir si vaniteux, ne s'occupant que d'eux mmes, ne pensant qu' eux-mmes et n'ayant pas la plus petite pense pour lui qui, modestement, restait dans son coin et tolrait qu'on lui crache dessus.
:Il courut jusqu' l'eau, s'assit dans la barque peinte en rouge et blanc, les voiles brillaient comme de l'argent et six cygnes portant chacun un collier d'or autour du cou et une toile bleue tincelante sur la tte, tiraient le bateau au long de la verte fort o les arbres parlaient de brigands et de sorcires et les fleurs de ravissants petits elfes et de ce que les papillons leur avaient racont.
:Mais Hjalmar alla droit au poulailler, ouvrit la porte, appela la cigogne qui sautilla sur le pont jusqu' lui ; elle s'tait repose et saluait Hjalmar comme pour le remercier, puis elle tendit ses ailes et s'envola vers les pays chauds tandis que les poules gloussaient, que les canards faisaient coin, coin, et que la tte du dindon devenait toute rouge.
:Puis ils arrivrent dans la salle du mariage.  droite se tenaient toutes les souris femelles ; elles susurraient et chuchotaient comme si elles se moquaient les unes des autres,  gauche se tenaient les mles, ils se lissaient la moustache avec leur patte. Au milieu de la salle se tenaient les maris, debout dans une crote de fromage vide, et ils s'embrassaient  bouche que veux-tu, devant tout le monde, puisqu'ils taient fiancs et allaient se marier dans un instant.
:Hjalmar regarda vers la table, la petite maison de carton tait l avec ses fentres claires et tous les soldats de plomb prsentaient armes. Les couples de fiancs taient assis par terre, le dos appuy au pied de la table, trs songeurs, et ils avaient sans doute pour cela de bonnes raisons. Ole Ferme-l'oeil, vtu de la jupe noire de grand-mre, les bnit. Aprs la bndiction tous les meubles de la chambre entonnrent la jolie chanson que voici, crite par le crayon sur l'air de la retraite :
:-- Cela fait beaucoup de bien au chou. D'ailleurs, il arrive que nous ayons chaud. Il y a quatre ans, nous avons eu un t qui a dur cinq semaines o il faisait si chaud qu'on suffoquait. Et puis, nous n'avons pas de ces btes venimeuses qu'ils ont l-bas et nous n'avons pas de brigands. C'est une honte de ne pas trouver notre pays le plus beau du monde. Vous ne mriteriez pas d'y vivre.
:-- Il faut que le monde entier soit astiqu pour demain, dit encore Ole, car c'est dimanche. Mon plus grand travail sera de descendre toutes les toiles pour les astiquer aussi. Je les prends toutes dans mon tablier mais il faut d'abord les numroter et mettre le mme chiffre dans les trous o elles sont fixes l-haut afin de les remettre  leur bonne place.
:-- Non, coutez Monsieur Ferme-l'oeil, vous exagrez, s'cria un portrait accroch sur le mur contre lequel dormait le petit garon. Je suis l'arrire grand-pre de Hjalmar. Merci de lui raconter des histoires, mais vous ne devriez pas lui fausser ses notions. On ne peut pas dcrocher les toiles et les polir.
:-- Merci  toi, vieil arrire-grand-pre, mais moi je suis encore plus ancien que toi, je suis un vieux paen, les Romains et les Grecs m'appelaient le dieu des Rves. J'ai toujours frquent les plus nobles maisons et j'y vais encore ; je sais parler aux petits et aux grands ! Tu n'as qu' raconter  ton ide maintenant.
:-- Regarde ! voil mon frre, l'autre Ole Ferme-l'oeil qu'on appelle aussi la Mort. Tu vois, il n'a pas du tout l'air mchant comme dans les livres d'images o il n'est qu'un squelette, non, son costume est brod d'argent et c'est un bel uniforme de hussard, une cape de velours noir flotte derrire lui sur le cheval et il va au galop !
:Ceux qui avaient Trs bien ou Excellent venaient devant et ils entendaient une merveilleuse histoire, ceux qui n'avaient que Passable ou Mdiocre, allaient derrire et entendaient l'histoire horrible. Ils tremblaient et pleuraient, ils voulaient sauter  bas du cheval mais ils ne le pouvaient plus, ils taient enchans  l'animal.
